LE SYSTÈME DU GENERAL DE LAMORICIERE
Pélissier. — En route. — Renault de l'arrière-garde. — Un héros. — Sybaritisme. — Nos sorties. — Trop de blé. — Un convoi d'ânes. — Pauvre Rativet. — Perdus! — Voltigeurs égarés. — Retour triomphal. — Reconciliation. — Une délivrance. — Un rêve.
Enfin le général Lamoricière allait pouvoir exécuter ce fameux plan qui devait transfigurer l'Algérie, appliquer les idées conçues par lui, adoptées par le gouverneur général, et que j'ai exposées dans le chapitre précédent. Il voulait prendre dans sa division six mille hommes de choix, s'enfoncer, à leur tête, dans ces espaces déjà sillonnés, mais encore insoumis, laisser se refermer derrière eux le flot des indigènes, dire adieu pour un temps au reste du monde, renoncer à tout secours, à toute communication, à tout ravitaillement, et, prenant Mascara comme point fixe, vivant des ressources du pays, conquérant sa nourriture à la pointe de l'épée, s'élancer dans tous les sens sur les tribus arabes, les frapper sans relâche, les piller, les exterminer, jusqu'à ce qu'elles tombassent à genoux. C'était de la folie, dira-t-on; c'était l'immolation possible de nos meilleures troupes! Non. C'était de la confiance en soi, de la confiance en ses soldats, de la confiance dans la supériorité de notre armement, de la confiance en l'irrésistibilité de la tactique civilisée en face du désordre
de populations encore primitives. Pour tout dire en un mot, c'était du génie.
Le général, rentré avec nous à Mostaganem, prépara donc cette expédition décisive, dont on peut dire qu'elle a été le couronnement de la prise d'Alger et qu'elle nous a véritablement donné l'Algérie. Ses préventions contre Yusuf étaient dissipées. Il venait de le voir à l'œuvre, et, passant d'une défiance injustifiée à une confiance illimitée, pour rien au monde il n'aurait entamé sa grande aventure sans emmener les spahis et leur chef.
Ce fut à ce moment que je fis connaissance avec le colonel Pélissier, le futur vainqueur de Sébastopol. Un matin, le colonel, dont je partageais la table, me dit :
— J'ai invité le colonel Pélissier à venir manger notre couscoussou; il est dix heures et demie et il n'arrive pas. Allez donc le chercher, il doit être sur la place.
Je le trouvai, en effet, causant dans un groupe d'officiers, et lui fis ma commission. J'avais profité de notre séjour à Mostaganem pour m'équiper convenablement. Adieu le pantalon de toile, la veste usée, le burnous de rencontre et les chemises lavées au caillou! J'étais, j'ose le dire, un des sous-officiers de l'armée les mieux tenus.
— Allons, me dit. le colonel Pélissier, après m'avoir examiné un instant de la tête aux pieds. Il partit. Je le suivis à gauche et un pas en arrière de lui.
— Est-ce que je vous fais peur? me dit-il brusquement.
— Non, mon colonel.
— Alors, pourquoi restez-vous derrière?
— Parce que j'attends que vous m'autorisiez à marcher à côté de vous.
— Arrivez, jeune homme. Comment vous appelezvous?
— Du Barail, mon colonel.