‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 61 sur 211 · PÉLISSIER · texte numérisé non relu

PÉLISSIER

— Du Barail ! Est-ce que vous seriez parent de ce mauvais coucheur qui... ?

— Pardon! mon colonel. C'est mon père.

— Ah! c'est votre père! Eh bien, savez-vous que j'ai failli me couper la gorge avec votre père?

— Non, mon colonel, mais cela ne m'étonne pas, car il ne connaît guère que ce moyen-là de résoudre les difficultés.

— C'est toute une histoire. Ici même, en 1833, un de mes frères, chef de bataillon au 66e de ligne, qui servait sous les ordres de votre père, mourut et fut enterré à Matamore, sous un tertre qui porte encore le nom de « Cavalier Pélissier ». Ma belle -sœur vint pour chercher son corps. La commission d'hygiène s'opposa à l'exhumation. La pauvre femme eut le tort de rendre votre père responsable de ce refus et de le faire attaquer dans les journaux. Croyez-vous qu'il vint me chercher jusqu'à Paris, où j'étais attaché à l'état-major de la place comme chef d'escadron, pour me demander raison d'une affaire dont je ne connaissais pas le premier mot? Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne me battis pas : c'eût été absurde.

Non seulement le colonel ne me fit jamais supporter les suites de la susceptibilité paternelle, mais il fut, à partir de ce jour, exquis pour moi. C'est à lui que je dois d'être arrivé promptement à l'épaulette. C'est à lui que je dois, dans d'autres circonstances non moins décisives, la rapidité de mon avancement. Quel charmant portrait il y aurait à tracer de ce grand homme de guerre à qui la France doit une des pages les plus glorieuses de son histoire! Mais quel portrait difficile, car rien n'était plus mobile, plus changeant que sa physionomie ! Un peu court, un peu gros, il avait déjà à cette époque la tête toute blanche, ce qui le faisait paraître plus âgé qu'il ne l'était en réalité. L'œil était beau, pénétrant et singulièrement vif, surtout lorsque le plissement de la

paupière accompagnait un de ces mots à l'emporte-pièce auxquels rien ne résistait et qu'il lançait d'une voix à la fois lente, nasillarde et profonde. Une moustache noire et épaisse barrait sa figure accentuée, sur laquelle se reflétait toute l'énergie de son âme. On y lisait, à première vue, la qualité maîtresse du chef : le caractère ; le caractère qui relègue à un rang secondaire toutes les autres facultés, même la science militaire; le caractère qui rend une âme inaccessible aux émotions enfantées par les péripéties de la guerre et la laisse maîtresse d'elle-même, au milieu du tumulte des batailles; le caractère sans lequel il n'y a ni intelligence, ni force, ni victoire.

Rien ne faisait présager encore la destinée glorieuse que l'avenir lui réservait. Il avait quinze ans de plus que son jeune général, et, soldat du premier Empire, il avait fait la guerre avant que ce dernier entrât au collège. Néanmoins, il donnait à tous l'exemple de l'obéissance, de la déférence, dans ses fonctions de chef d'état-major, où il se montrait à la fois très méthodique et très affable pour les jeunes officiers, qu'il savait tenir en bride et employer selon leurs aptitudes.

Vers le 20 novembre, le général de Lamoricière, qui avait tout mis en ordre et qui laissait au général Bedeau l'intérim du commandement de la province d'Oran, quitta Mostaganem à la tête de six mille hommes. Jamais troupe ne fut plus courageuse, mieux disciplinée, plus résistante aux fatigues et aux privations. Jamais état-major ne fut plus jeune, plus dévoué et plus digne des grades suprêmes que devaient conquérir presque tous ses membres. Jamais chefs de corps ne furent à la fois plus énergiques et plus paternels. Certes! nous allions, tous, bien souffrir; mais, tous, nous allions rapporter de cette campagne, qui dura cinq mois, ce sentiment que la guerre, faite sous de tels chefs et avec de tels frères d'armes, doit être un avant-goût du paradis

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