‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 63 sur 211 · RENAULT DE L'ARRIÈRE-GARDE · texte numérisé non relu

RENAULT DE L'ARRIÈRE-GARDE

Christinos, il avait forcé les deux armées à une bataille préparée pour le lendemain, en fonçant tout seul sur les Carlistes et en les délogeant, de proche en proche, de leurs positions, suivi par toute l'armée constitutionnelle qui ne voulait pas l'abandonner. D'ailleurs, quel plus bel éloge à faire de Renault que ces paroles du duc d'Orléans qui disait un jour : « Si j'avais l'honneur de commander une armée, la veille d'une bataille, j'enverrais chercher Renault n'importe où, dans ma voiture, pour lui confier mon avant-garde ! » Bien longtemps après, sénateur, général de division, en 1870, il eut la jambe emportée par un éclat d'obus à la bataille de Champigny, et mourut de cette horrible blessure, après avoir affronté la mort en tant de batailles où il avait versé son sang généreux. Le ciel nous ravit ce héros en même temps que la victoire.

Ses deux bataillons avaient pour chefs : l'un, le commandant de Montagnac, le futur héros de Sidi-Brahim, où il tomba glorieusement victime de sa témérité, et dont les lettres, recueillies et publiées récemment, dépeignent bien le caractère de fer; l'autre, le commandant Pâté, mort général de division, dans un âge très avancé.

Le 5e bataillon de chasseurs de Vincennes avait pour chef le commandant Mellinet, hier encore le doyen de l'armée française, général de division, grand-croix de la Légion d'honneur, qui vient de mourir à Nantes, âgé de quatre-vingt-quinze ans, et qui était vénéré par tout ce qui porte l'épée en France. Enfin, le 13e léger était commandé par le colonel de la Torre, qu'on disait fils naturel de Godoï, prince de la Paix. Une figure étrange de soldat : chagrin, froid, stoïque, n'ayant pas le sentiment du danger, et flegmatique au milieu du feu le plus vif, sur son petit cheval blanc et sous son caban à capuchon. Estimé comme militaire, détesté comme chef. C'est lui qui répondait à un inspecteur général l'interrogeant sur ses officiers : « J'ai quatre catégories d'of-

ficiers. La catégorie des officiers qui servent bien : elle ne contient presque personne ; la catégorie des officiers qui servent passablement : il y en a beaucoup; la catégorie des officiers qui servent mal : il y en a quelquesuns; et enfin la catégorie de M. d'Argenton. » M.d'Argenton était un lieutenant qui lui avait déplu par son esprit railleur et caustique. Faut-il encore citer dans le 4 1 e de ligne le colonel Roguet, le commandant Maissiat, mort général de division ? le lieutenant de Lavarande, tué devant Sébastopol où il était déjà général de brigade? le lieutenant Deligny? L'artillerie était commandée par le capitaine Pariset, sorti du rang et qui devint intendant général. Les services administratifs étaient dirigés par le sous-intendant Bondurand, dont je ferai un bel éloge en disant qu'il n'était administratif qu'autant qu'il le fallait, c'est-à-dire qu'il avait l'esprit large et rempli de ressources.

Comme cavalerie, nous n'étions que deux cents spahis, mais triés sur le volet et commandés par Yusuf, c'est-à-dire entreprenants, aventureux, et ne se ménageant pas. Ce fut d'ailleurs cette poignée de cavaliers, ordinairement soutenue par les bataillons du colonel Renault, qui porta presque tout le fardeau de l'expédition. Chacun d'eux usa deux ou trois chevaux.

A quelques kilomètres de Mostaganem, nous rencontrâmes l'ennemi, qui prit contact et se mita nous harceler, avec des injures d'abord et des coups de fusil ensuite. Nous étions habitués aux injures; mais, cette fois, les Arabes y mettaient une telle insistance que, sans comprendre ce qu'ils nous criaient de loin, nous nous doutions qu'ils nous avaient joué quelque tour, et qu'ils avaient remporté quelque succès.

A Mascara, nous découvrîmes la triste cause de leur arrogance et de leur joie. Le colonel Géry arriva en personne au-devant de la colonne, pour en faire part au général. Le troupeau de bœufs venait d'être enlevé par

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