UN HÉROS
les Arabes qui, en outre, avaient fait prisonniers plusieurs hommes, et, parmi eux, un officier d'état-major du plus rare mérite avait disparu, tué ou capturé. Il fallait nourrir le troupeau en l'envoyant paître assez loin de la ville, et, comme la garnison était peu nombreuse, on ne pouvait pas le faire garder par plus d'une section d'infanterie. Les Arabes avaient dressé une embuscade, accablé la section et emmené les bœufs. Le lieutenant de Mirandol, averti de ce désastre, avait ramassé tout ce qu'il trouva d'hommes sous la main, et s'était élancé au secours des gens et à la poursuite des bêtes. Il avait réussi à dégager un malheureux clairon du 13e léger que les Arabes allaient décapiter. Mais il était tombé sous son cheval percé de balles, et avait reçu, dans cet état, plus de trois cents coups de fusil. Comme on n'avait pas retrouvé son corps, on espérait que les Arabes, émerveillés par sa bravoure, l'avaient emmené prisonnier. Cette disparition affecta vivement le général de Lamoricière. Mais ce qui le consterna, ce fut l'enlèvement du troupeau, sur lequel il comptait précisément pour nous nourrir; car nous étions partis sans convoi, et il ne lui restait plus un kilo de viande fraîche à donner à ses hommes. Cet accident pouvait être la ruine de tout son système. Il fit appeler aussitôt le colonel Yusuf et lui indiqua la situation : « Les Arabes nous ont pris le troupeau. Il m'en faut un demain, à tout prix, sans quoi, je dois renoncer à mes projets. Par conséquent, cette nuit nous partons pour une razzia sur un point que je vais tâcher de découvrir et d'étudier. Gardez tout votre monde sous la main, et à ce soir, minuit. »
Les troupes entrèrent dans Mascara et furent logées dans les différentes parties séparées de cette ville qui portaient, comme dans toutes les villes arabes, un nom différent et formaient autant de faubourgs. Celui de Baba-Ali était réservé aux spahis. Mais on nous
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garda pour ce jour-là, à Mascara même, dans un enclos appelé les Écuries du beylick. A minuit, les hommes furent réveillés silencieusement, et nous partîmes sous la direction du général lui-même, avec les deux bataillons d'élite du colonel Renault, et le 41e de ligne qui devait former la réserve. Au petit jour, nous arrivions sur le campement d'une tribu de montagnards : les Beni-Chougrans, ceux-là mêmes qui m'avaient offert l'hospitalité dans ma mission auprès d'Abd-el-Kader, en 1837. Ils furent surpris et ne nous opposèrent que d'insignifiantes résistances individuelles. Nous ramenâmes, dans la journée, un troupeau équivalent à celui que les Arabes nous avaient pris.
Toute crainte de famine était donc, pour le moment, écartée, et nous allâmes nous installer dans le faubourg de Baba-Ali, qui, d'ailleurs, ne présentait que des ruines. Chacun s'y établit comme il put. Le colonel s'était réservé une mosquée, à peu près habitable. J'eus pour moi un de ces petits réduits comme on en trouve dans ces sortes d'édifices, et qui ressemblent aux chapelles latérales de nos églises. Le toit était effondré, et il manquait un mur que je remplaçai par une natte. Mon mobilier se composa d'une belle toile de hamac étendue sur la terre battue, et relevée du côté de la tête par un très gros et très joli caillou. Il régnait dans mes appartements une fraîcheur qui devait être délicieuse en été, et une humidité suffisante pour faire germer les grains d'orge tombés des sacs, au moment de la distribution; de sorte qu'au printemps je me trouvai couché au milieu d'une petite plaine de verdure qui donnait des idées champêtres. J'aurais peut-être pu mieux m 'arranger; mais je suis maladroit comme tout pour me donner du confortable. Et puis, vraiment, ce n'était pas la peine. Nous étions constamment en course, et nous ne faisions que toucher barre de temps en temps à Mascara. Pendant les cinq mois