‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 65 sur 211 · SYBARITISME · texte numérisé non relu

SYBARITISME

que dura l'expédition, je ne me suis pas déshabillé une seule fois pour dormir. Nous ne faisions, d'ailleurs, qu'imiter les Arabes, et le colonel nous encourageait dans cette imitation que, pour ma part, je poussai aussi loin que possible. Ainsi, par-dessus l'uniforme, je portais le grand haïck enveloppant tout le corps et serré autour de la tête, couverte de plusieurs calottes, par la cordelette en poil de chameau, le burnous blanc sous le burnous rouge, les bottes et les éperons arabes. J'allai jusqu'à me faire raser complètement la tête, en réservant, au sommet, une petite houppette de cheveux par laquelle, si j'étais mort à cette époque, le Prophète, qui s'y serait certainement trompé, aurait bien été capable de me prendre pour m'emporter chez ses célestes houris. Il lui eût fallu, pour éviter cette erreur, constater que je ne portais pas la petite mutilation, commune à ses fils et aux Israélites. Mais c'eût été là une curiosité que je n'eusse pas hésité à qualifier de déplacée. Mon esprit, influencé par la forme extérieure, et aussi par le contact perpétuel des indigènes que nous devions rallier ou soumettre, avait fini par contracter des pensées arabes. Nourri, vêtu, logé à la mode arabe, parlant la langue du pays, j'étais devenu Arabe, à l'intérieur et à l'extérieur.

Nous n'eûmes pas long temps à consacrer à notre installation, et au bout de deux jours commencèrent les opérations contre les tribus insoumises qui, à l'exception des Douairs et des Smélahs, nos fidèles alliés, campés autour d'Oran, composaient la totalité de la population de la province.

Je n'ai point l'intention de raconter par le menu les incidents de cette campagne de cinq mois; ce serait fatiguer le lecteur par le récit fastidieux de marches et de contremarches qui se ressemblaient forcément un peu. La première de ces sorties, toutes conçues sur un plan uniforme, pourra servir de modèle à toutes les

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autres. Il s'agissait de s'emparer d'immenses silos, propriété de la puissante tribu des Hachem de Ghreiss, à laquelle appartenait Abd-el-Kader, et d'aller, par conséquent, attaquer l'Emir au cœur même de sa puissance. Nous quittâmes Mascara à la nuit tombante, sans que personne connût le but de l'expédition, excepté le général et le capitaine de Martimprey, qui l'avait préparée. Ce dernier marchait en tête, suivi d'un porte-fanion. Derrière s'avançait le général de Lamoricière accompagné de son état-major, auquel on adjoignait un certain nombre de sous-officiers de spahis. Puis venait l'infanterie en colonne, par pelotons serrés. Au milieu d'elle, précédant les deux derniers bataillons, ceux du colonel Renault, l'artillerie, en colonne par sections; et enfin, à la queue, la cavalerie, en colonne par pelotons, serrant d'aussi près que possible le dernier peloton d'infanterie. Tout le monde gardait le plus profond silence. Les ordres, les recommandations, les indications se transmettaient à voix basse. Aucune batterie de tambour, aucune sonnerie de clairon ou de trompette; défense absolue de fumer, de battre le briquet, d'enflammer une allumette. Perpétuellement, un officier ou un sous-officier partait de la tête de colonne et, faisant l'office de chien de berger, descendait, par la droite, jusqu'au dernier peloton, remontait, par la gauche, jusqu'au général, pour lui signaler le moindre incident, prévenant chaque portion de troupe, toutes les heures, lorsqu'on s'arrêtait pour la halte réglementaire de dix minutes. Cette privation de tabac et de parole rendait encore plus pénible la privation totale de sommeil.

Le lendemain, on arriva, vers le milieu du jour, sur les silos. Tout le monde sait qu'un silo est un grenier arabe, constitué par une grande fosse pleine de grain, sur lequel on foule la terre. Dès l'aurore, notre marche avait été éventée par les cavaliers arabes, qui étaient

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