‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 66 sur 211 · NOS SORTIES · texte numérisé non relu

NOS SORTIES

venus nous reconnaître et qui étaient allés ensuite prévenir l'Émir de notre marche. Et, pendant que chacun puisait à même dans les silos éventrés pour se charger de tout le blé qu'il pouvait porter, on voyait, dans le lointain, grossir des masses ennemies qui nous présageaient un retour accidenté. L'opération nous prit toute la journée, et on coucha autour des silos, après s'être couvert d'un petit retranchement grâce auquel la nuit ne fut troublée que par des coups de fusil tirés aux avant-postes. Le lendemain, on reprit la route de Mascara. Mais cette colonne légère, qui avait franchi rapidement une distance considérable, s'était transformée en un lourd convoi, à la marche pesante et lente. Le fantassin, parti avec un havresac complètement vide, le rapportait plein de blé. Nos cavaliers marchaient à pied, conduisant par la bride leurs chevaux sur lesquels ils étaient remplacés par un sac d'orge. Il ne restait autour d'Yusuf qu'un peloton, composé d'officiers et de sous-officiers prêts à charger. La retraite, naturellement, se faisait en bon ordre et par échelons alternatifs, c'est-à-dire que le dernier peloton qui tiraillait avec l'ennemi ne se repliait que lorsque le peloton précédent avait pris une bonne position, afin de le remplacer. Les Arabes donnaient avec beaucoup de fougue, jusqu'à traverser la ligne des tirailleurs pour venir décharger leurs fusils sur les sections de soutien, rangées en bataille, qui leur offraient une cible plus large. Et, pendant ce temps, quoique cheminant péniblement, la colonne s'allongeait sensiblement par les arrêts successifs de l'arrière-garde, et laissait parfois une distance considérable entre ses premières et ses dernières troupes. C'était dans ces moments que le colonel Renault était vraiment merveilleux. Ce jourlà, nous aperçûmes tout à coup une compagnie de voltigeurs du 13e léger, surprise, entourée et bousculée par un gros de cavalerie arabe. Yusuf, toujours aux

aguets, commanda la charge, et nous partîmes à fond de train pour dégager les voltigeurs. Il y eut une mêlée de cavalerie qui permit à la compagnie de soutien de recueillir sans grand dommage ces voltigeurs, en même temps qu'arrivaient les carabiniers du 5° bataillon de chasseurs, amenés par le général en personne, au pas de course, après avoir mis sac à terre. Leurs feux de salve éloignèrent l'ennemi.

Dans cette charge rapide et furieuse, les spahis perdirent un jeune officier charmant, le lieutenant Gallot, qui reçut dans le bas-ventre une balle dont il mourut. Deux minutes avant de charger, cet officier m'avait prié de lui passer ma lame de sabre, en même temps que le colonel Yusuf, qui ne dédaignait pas de faire le coup de feu, m'empruntait mon fusil. De sorte que, sans un bâton qui me restait, je ne sais par quel hasard, j'aurais chargé les mains dans les poches. Pour comble de disgrâce, une balle vint briser le pied de mon cheval. Il se passa là une scène des plus dramatiques. Un cavalier hachem s'était présenté, quelques jours auparavant, pour entrer dans nos rangs, se prétendant persécuté par sa tribu et voulant s'en venger. Le général le prenait pour un traître et hésitait à l'admettre. Dans la charge, un cavalier ennemi ayant été tué, l'Arabe sauta à bas de son cheval , lui coupa la tête et vint agiter ses deux mains pleines de sang sous les yeux du général, en lui criant : « Croiras-tu désormais à ma sincérité ? »

On rentra à Mascara, pour emmagasiner les céréales et pour repartir le lendemain, dans les mêmes conditions et dans le même but. Et cela dura cinq mois, avec cette aggravation que, chaque fois, il fallait aller plus loin pour dépasser les limites des régions épuisées dans les expéditions précédentes. Au bout de quelque temps, Mascara contenait toutes les réserves de cette riche contrée. Ses magasins regorgeaient de blé et d'orge, mais manquaient de tout le reste. De sorte que l'intendance

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