TROP DE BLÉ
vous donnait du blé pour remplacer tout ce qu'on allait lui demander. Si un soldat avait besoin d'une paire de souliers ou d'un pantalon rouge, on lui donnait l'équivalent en blé, quitte à lui d'aller se tailler une paire d'espadrilles dans la peau fraîche d'un bœuf abattu, ou de coudre à son pantalon, ou même à son caleçon, des morceaux de peau de mouton. Nos hommes ressemblaient à leurs aïeux des bataillons de Sambre-et-Meuse, ou plutôt à de vrais brigands; mais, mal nourris et mal vêtus, ils étaient superbes de vigueur et d'entrain, et avec cela, fiers de leur mission qu'ils comprenaient, fiers d'avoir fait réussir le plan du général, d'avoir démontré qu'on pouvait vivre sur l'Arabe et nourrir la guerre par la guerre. Ils avaient de l'argent dans leurs poches, d'ailleurs, car le général avait ordonné le remboursement des rations de vivres que l'État ne fournissait pas. Il eut même à ce sujet des difficultés avec les bureaux de la guerre. Seulement, l'argent ne servait à rien, parce qu'il n'y avait rien à acheter à Mascara. Il n'y avait pas de commerce, bien entendu, et les cantiniers, qui s'étaient risqués avec la colonne, avaient eu vite vendu leur mauvaise eau-de-vie et leur absinthe frelatée. Avec tous ces amas de blé, on n'avait pas même les moyens de faire un pain présentable. Il n'y avait comme moulins que les petits moulins arabes qui marchent à la main. Nos prisonniers étaient perpétuellement occupés à les faire aller; mais on n'obtenait grâce à eux qu'une farine grossière de blé dur avec laquelle on ne savait pas encore, à cette époque-là, faire de bon pain. Un pain de munition, à Mascara, valait six francs. Et encore devions-nous nous estimer très heureux de les avoir, ces moulins arabes. On en prenait soin comme de la prunelle de ses yeux.
Il y avait un convoi d'ânes, uniquement chargé du transport de ces précieux moulins, et le général avait mis à la tête de ce convoi son plus brillant officier : Tro-
chu; rien que cela! tandis que le capitaine Daguet, du train, était resté chargé du convoi des mulets. Ce diable de Trochu était tellement intelligent qu'il avait trouvé le moyen d'intéresser toute l'armée à son convoi d'ânes. C'était la curiosité de Mascara. Il avait remplacé pour le troupier le Jardin des plantes. Plus tard, bien plus tard, Trochu eut un autre convoi... mais... à quoi bon se montrer dur pour le gouvernement de la Défense nationale ?
La campagne de Mascara pourrait se diviser en deux périodes bien distinctes.
Dans la première période, Abd-el-Kader, à la tête de ses réguliers, nous tint tête et employa toute sa vigueur à imposer aux tribus la résistance à nos armes. Dans la seconde, l'Emir, découragé, s'enfonça dans le Sud avec quelques fidèles, abandonnant ces tribus à nos coups répétés, les laissant libres de disposer de leur sort, et attendant une occasion nouvelle de rallumer la guerre sainte.
Ce qui donna un cachet particulier à la première période de la campagne, c'est que la guerre affecta un semblant de caractère civilisé. On eût dit que l'Émir voulait renoncer à cette lutte atroce, sauvage, sans pitié ni merci, où tout Français tombé entre les mains des Arabes, mort ou vivant, était invariablement décapité.
Nous campâmes souvent en vue de son camp. Il était couvert par des grand'gardes et des avant-postes, à l'européenne. Il emprunta, d'ailleurs, aux peuples civilisés autre chose que leurs précautions de guerre, car, plusieurs fois, il chercha à entrer en communication avec nous, au moyen de parlementaires, choisis parmi ses officiers réguliers. C'est par eux que nous apprîmes, avec une joie indicible, que le lieutenant de Mirandol vivait et qu'il était, ainsi que d'autres Français, prisonnier de l'Émir. L'avenir me réservait l'honneur