‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 68 sur 211 · UN CONVOI D'ANES · texte numérisé non relu

UN CONVOI D'ANES

et la joie de devenir l'ami de ce héros, de cet admirable soldat, aussi grand dans la captivité que dans les combats, qui rappela par son stoïcisme et sa grandeur d'âme la sublime figure de saint Louis, prisonnier, lui aussi, sur cette terre d'Afrique. Le général reçut par l'entremise des parlementaires plusieurs lettres de lui, écrites nécessairement avec une extrême prudence, ayant pour but ostensible de réclamer des secours pour ses compagnons de captivité, mais contenant toujours des renseignements déguisés, dont nous faisions notre profit. De son côté, de Mirandol a gardé, comme une relique, un pantalon d'uniforme dont le général s'était démuni en sa faveur pendant cette campagne.

Bientôt, d'ailleurs, les cavaliers réguliers de l'Emir subirent de telles pertes qu'il devint impossible de les approcher. Yusuf, fécond en stratagèmes, avait fait prendre sur les cadavres qu'ils avaient laissés des uniformes qu'il donnait à ses spahis. Ces faux réguliers engagaient un simulacre de combat avec nos extrêmes arrière-gardes, et attiraient les vrais qu'on enlevait lestement. Il fallut vite renoncer à cette feinte, découverte par les Arabes. Alors, nous formâmes une petite association entre quelques sous -officiers de spahis pour tenter des coups de main, la nuit, sur les grand'gardes d'Abd-el-Kader. Sous la conduite d'un adjudant du régiment, Alsacien de naissance, nommé Nottinger, nous nous glissions comme des serpents, et nous sautions sur les sentinelles arabes. Quand on était découvert, on jouait du fusil. Une nuit, je m'en souviens, nous enlevâmes le chef , l'agha de la cavalerie de l'Émir, Si-Mocktar. Pour l'avoir, il fallut lui envoyer une balle qui lui cassa un bras. Nous l'emmenâmes au camp. On l'amputa. Il guérit et devint un allié fidèle. Nous payâmes, d'ailleurs, très cher sa capture, car nous perdîmes, cette nuit-là, un bon camarade, un

sous-officier nommé Rativet, ancien maréchal ferrant, d'une bravoure incomparable. Il reçut dans la cuisse une balle qui pénétra dans le ventre. On ne pouvait lui donner les soins nécessaires, et le malheureux suivit la colonne dans un cacolet, sur un mulet, au milieu d'indicibles souffrances qui nous mettaient à tous les larmes dans les yeux. Il mourut en route, et, particularité navrante, en rentrant à Mascara, le général trouva dans les plis que lui apportait le premier convoi de ravitaillement, amené d'Oran par le général Bedeau lui-même, un avis officiel lui annonçant que ce pauvre Rativet était nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Le général, qui voulait reconnaître les services que lui rendaient journellement les spahis, en renvoyant la croix au ministre, demanda qu'elle fût donnée à un sous-officier du régiment, et pria le colonel de remplir le nom laissé en blanc. Yusuf inscrivit le mien, a Non, répondit le général, Du Barail est jeune. Si on lui donne la croix maintenant, au lieu de lui faire rattraper le temps qu'il a perdu en ne passant pas par l'école, cela retardera sa promotion. Nous le proposerons comme sous-lieutenant, dans un travail complet sur les récompenses. Donnons la croix à un vieux sous-officier dont la carrière est limitée. » On décora donc un maréchal des logis nommé Cousin, vieux serviteur qui n'arriva qu'au grade de chef d'escadron au 9* dragons, où je le retrouvai quand j'étais moi-même colonel du Ier de cuirassiers et officier de la Légion d'honneur. La croix m'aurait bien fait plaisir alors, car elle était rare parmi les sous-officiers, et j'accueillis sans enthousiame la décision du général, qui fut pourtant très avantageuse pour moi, ainsi qu'on le verra.

Ce convoi de ravitaillement, qui nous arriva vers la fin de janvier, termina la première partie de la campagne, la lutte contre Abd-el-Kader en personne. Le général Bedeau qui le commandait nous fit l'effet que

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produisit la colombe sur les habitants de l'Arche. Il ne nous apportait pas seulement des objets indispensables; il nous apportait encore des nouvelles de France, des lettres de nos familles dont nous étions privés depuis plus de deux mois. De loin en loin, le général de Lamoricière envoyait, à tout hasard et à prix d'or, un Arabe qui, déguisé en mendiant, s'en allait avec les correspondances de l'état-major, écrites sur papier pelure, roulées et renfermées dans un bâton creux. J 'avais même obtenu la faveur d'envoyer, par ce moyen , à mes parents quelques lettres qui leur parvinrent exactement. Mais, si on savait quelque chose de nous, nous ne savions rien des êtres chers, et rien n'est démoralisant comme cette ignorance.

Le général Bedeau, son convoi déposé, reprit la route de Mostaganem, enfin ouverte par nos premiers succès. Le temps était devenu affreux, et sa colonne, surprise dans la plaine de l'Habra par une tourmente de neige, faillit y rester. Elle perdit des hommes et des mulets, morts de froid et de misère, et rentra à Mostaganem dans le plus complet désordre.

Ce ravitaillement avait surexcité encore, si c'était possible, le moral de notre petite armée, et nous entamâmes avec une ardeur nouvelle la seconde période de la campagne, compliquée par les intempéries, et qui nous obligea à un surcroît d'activité, car les courses devenaient plus longues pour porter le coup de grâce aux tribus, épuisées et abandonnées par Abd-el-Kader.

Leur résistance manqua désormais de cohésion et d'efficacité. Mais il fallait les atteindre. Et comme, au fur et à mesure de nos progrès, les tribus voisines de Mascara s'étaient enfuies, nous devions maintenant aller chercher les insoumis dans le lointain, par des marches de nuit interminables et exténuantes, déjouant leurs ruses à force de vitesse. Il nous est arrivé de rester trente-deux jours par monts et par

vaux, n'ayant emporté que deux jours de vivres, sans recevoir le moindre ravitaillement, vivant exclusivement sur le pays et exécutant par semaine jusqu'à quatre razzias, précédées d'autant de nuits sans sommeil.

Les fantassins finissaient par dormir en marchant. Les spahis dormaient dans leurs hautes selles, comme dans un lit, bercés par le pas régulier du cheval barbe. Mais les sous-officiers ne dormaient pas, puisqu'ils faisaient perpétuellement le tour de la colonne en marche.

Une nuit, comme une des haltes horaires semblait se prolonger plus que de coutume, Yusuf m'envoya voir ce qui se passait à la tête de la colonne. Il n'y avait plus de colonne. Nous n'avions devant nous que trois pelotons. Le chef du premier de ces trois pelotons s'était rendormi lorsqu'on était venu lui dire de faire lever ses hommes, étendus pour se reposer, et la colonne était partie.

Yusuf, à qui je vins rapporter ce fait extraordinaire, ne voulut pas me croire et envoya un adjudant pour le vérifier. Il dut se rendre à l'évidence, et, prenant le commandement de ce débris de colonne, il le porta en avant, sans savoir où il allait. Le général, de son côté, avait été informé très vite de l'accident ; mais plutôt que d'indiquer sa marche par des signaux, il s'en fia à son étoile, la seule qui brillât du reste, et au jour, les deux tronçons de la colonne se retrouvèrent à temps pour atteindre le but fixé d'avance.

Dans ces razzias, où nous perdions peu de monde, il était rare que les spahis ne profitassent pas de quelque aubaine. Pendant que les fantassins récoltaient du blé, les cavaliers se lançaient à la poursuite des mulets et des chevaux, chargés d'objets plus précieux. On leur abandonnait la moitié de leurs prises. On vendait l'autre moitié à l'encan, à la « Bab Allah! » à la

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