PERDUS
a Aftel Kéhrim ! » comme disent les Arabes. Des sommes ainsi réalisées on faisait deux parts : l'une qu'on abandonnait aux officiers, pour les indemniser des frais supplémentaires que leur coûtait la campagne; l'autre qu'on versait dans la caisse du régiment, pour augmenter le bien-être du soldat, remplacer les objets perdus et accroître le prix d'achat des chevaux.
Au mois de mars, une tribu des Sdamas réfugiée sui les hauts plateaux, à l'est de Saïda, nous entraîna dans une aventure des plus dramatiques. Le général était arrivé avec ses troupes sur leur campement, et l'avait saccagé. Puis il s'était installé à quelque distance, pour passer la nuit, et nous espérions bien dormir tranquilles, lorsqu'on vint faire prendre les armes aux deux bataillons du colonel Renault et aux spahis, pour les lancer aux trousses des débris de la tribu qui fuyait. A peine étions-nous partis que le temps se mit au froid, et, quand le matin arriva, le froid se compliqua d'un brouillard glacial. Yusuf lança des éclaireurs de tous les côtés, et bientôt nous fûmes sur les traces de l'émigration. Mais tout à coup il se produisit un phénomène atmosphérique assez rare en ces pays. La neige commença à tomber, épaisse et persistante, recouvrant la terre d'un linceul, nous empêchant d'y voir à quatre pas devant nous, et nous cachant non seulement le chemin qu'avaient pris les malheureux Arabes, mais celui par lequel nous pouvions nous-mêmes retourner au camp. Yusuf rallia tout son monde pour battre en retraite, car continuer, c'était s'exposer à un désastre. Nous nous aperçûmes alors, avec effroi, qu'il manquait à l'appel une section de voltigeurs du 13* léger, commandée par le lieutenant Deligny, et quelques spahis. Les spahis pouvaient s'en tirer, mais les malheureux voltigeurs, qu'allaient-ils devenir, au milieu de cette tourmente, sans vivres, sans appui, sans secours? Rien ne répondait à nos feux de salve, à
nos appels de clairon, et la nuit tombait. Un de nos prisonniers arabes nous offrit alors de nous conduire au camp français, si on lui rendait la liberté. On accepta, et cet homme nous ramena au bivouac du général de Lamoricière, qui était lui-même très inquiet sur nous. Ce bivouac présentait un aspect lugubre, avec ses hommes grelottant sans feu, ses tentes enfouies sous la neige, et la tristesse générale s'augmentait encore des regrets que nous causait le sort de nos pauvres camarades, jugés irrémissiblement perdus.
La nuit fut lamentable. Dix-sept hommes, et presque tous les convoyeurs arabes, moururent de froid. J'avais pris, dans la razzia, un mulet chargé d'un immense tapis de laine. Yusuf, Fleury et moi, nous nous y roulâmes et nous dormîmes tous les trois au chaud, comme des bienheureux. Au réveil, le général envoya au colonel une bouteille de Champagne qui nous fit un plaisir énorme. Le temps se remettait un peu. Nous nous attendions à rétrograder rapidement sur Mascara pour nous refaire. Le général poussa en avant, estimant que, si nous avions souffert, les Arabes en fuite, emmenant femmes, enfants, vieillards, avaient beaucoup plus souffert encore. Il nous fallut traverser le terrain sur lequel nous avions exécuté notre razzia. C'était épouvantable ! Il y avait là des femmes, des enfants abandonnés et raidis par le froid. A côté des cadavres, des bêtes de somme mortes sous le fardeau.
Nous arrivâmes harassés, et très tard, à la petite ville de Frendah, heureux de nous reposer pendant trente-six heures dans ses maisons abandonnées, dont l'une s'écroula, d'ailleurs, sur une section d'infanterie, qui perdit, dans cet accident, quelques morts et quelques blessés. Le lendemain matin, quelle ne fut pas notre surprise, et quelle ne fut pas notre joie de voir arriver nos bons voltigeurs du lieutenant Deligny, en parfait état et sans qu'il leur manquât même un fourreau de