VOLTIGEURS ÉGARÉS
baïonnette ! Perdu dans la neige, n'entendant aucun de nos signaux, le lieutenant Deligny avait pris le parti d'essayer de se tirer tout seul d'affaire. Il s'était heurté à la tribu en fuite, qui ne songeait guère à lui faire du mal. Il avait commencé par empoigner les Arabes qui lui paraissaient les plus riches, en guise d'otages; puis il avait ordonné aux autres de dresser des tentes pour lui et ses hommes, de leur apporter à manger. Il avait ainsi passé la nuit, en fort bon ménage avec les Arabes que nous venions de piller. Le lendemain, il s'était orienté, avait pris ses informations, et il arrivait à Frendah, douze heures après nous, sans avoir laissé un bouton d'uniforme en route. Ce trait lui fit le plus grand honneur et influa heureusement sur toute sa carrière.
Voyant les affaires en bon train, recevant presque journellement la soumission des tribus domptées, ne redoutant plus rien, pour l'instant, d'Abd-el-Kader, le général de Lamoricière voulut compléter cette campagne par l'occupation définitive de Tlemcen, qu'il obtint du gouverneur général et qui fut confiée au général Bedeau. L'occupation s'accomplit sans coup férir, attristée seulement par la mort d'un chef d'escadron, officier d'ordonnance du Roi, qui, souffrant et pris de découragement, se brûla la cervelle en marchant à l 'avant-garde, aux côtés du commandant de Mac Mahon, qui était là avec son 10e bataillon de chasseurs de Vincennes. Le général Bedeau avait tout ce qu'il fallait pour réussir dans une mission qui exigeait les plus hautes qualités du commandement. Froid, sage, très strict, il commandait dans la province d'Alger, lors des combats de 1840, pendant lesquels il fut blessé d'une balle à la tête, le 17e léger, dont il avait su faire un régiment incomparable. Le duc d'Aumale, qui lui succéda, faillit être victime de l'attentat de Quénisset, en rentrant à Paris à la tête de ce régiment.
Ici se place un petit fait que je pourrais omettre,
mais qui prouve que, dans les commencements de notre conquête, il fallait que nos officiers fussent en quelque sorte universels, car ils avaient à régler parfois des questions qui semblent absolument étrangères au service militaire. La garnison de Tlemcen, au bout de quelque temps, tomba dans un état de démoralisation, de découragement, d'affaissement et de nostalgie auxquels le général Bedeau, homme austère et de mœurs monacales, ne comprenait rien. Le général de Lamoricière, plus philosophe, plus observateur des faiblesses humaines, vit tout de suite où le bât blessait ces braves gens. Et, par son ordre, le vertueux général Bedeau dut procéder au recrutement et à l'établissement d'un personnel féminin spécial qui ramena la gaieté, sinon la santé, parmi ses hommes. Il était lui-même ébouriffé de la mission qu'il avait dû accomplir.
Enfin , au mois d'avril , le sytème du général de Lamoricière avait définitivement vaincu toutes les objections et enfoncé tous les obstacles. Le général ramena à Oran des troupes maigres , déguenillées , mais superbes et musclées comme des chevaux de pur sang.
Notre retour fut une marche triomphale. Les tribus soumises avaient repris leurs campements. Leurs chefs venaient saluer le général au passage, revêtus de leurs burnous d'investiture et suivis de leurs cavaliers, qui se livraient à des fantasias effrénées, en faisant parler la poudre. Chaque soir, au campement, elles apportaient d'abondantes diffas, des amas de victuailles qui réparaient nos longs jeûnes.
A Oran, et avant de les lancer dans une nouvelle expédition, le général témoigna d'une façon originale sa satisfaction à ses troupes, pour leur belle conduite, en leur mettant la bride sur le cou pendant deux jours, et en les affranchissant de tout appel. La ville fut extraordinairement gaie et les économies réalisées à