‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 71 sur 211 · RETOUR TRIOMPHAL · texte numérisé non relu

RETOUR TRIOMPHAL

Mascara fortement entamées, sinon évaporées. Mais il n'y eut pas de désordres sérieux.

Des récompenses plus solides furent accordées à tous les degrés de la hiérarchie. Le lieutenant-colonel Pélissier fut nommé colonel, ainsi que le lieutenant-colonel Renault, qui remplaça au 6e léger le colonel Thierry, vieux soldat de l'Empire, nommé maréchal de camp et conservé pour commander Oran, où il devait faire régner la plus exacte discipline. Le lieutenant-colonel Géry restait à Mascara comme colonel, ayant auprès de lui, comme chef de bureau arabe, le capitaine d'artillerie Charras, que la politique devait perdre un jour. Homme de très haute intelligence d'ailleurs, mais trop convaincu de ses mérites pour en admettre chez les autres. Il ne pouvait tolérer aucune supériorité, pas même celle de Napoléon Ier, à qui il donna des leçons de tactique dans un opuscule sur Waterloo, laissant entendre que l'Empereur ne connaissait pas grand'chose au métier de général en chef. Ce Charras avait un trait dans l'œil; il louchait. « Voyez-vous, me disait un jour, à propos de lui, le général de Martimprey, il ne faut jamais se fier aux gens qui n'ont pas les yeux droits. Ils louchent du cerveau. »

Enfin Yusuf était nommé colonel. Et pour finir par une note personnelle cette énumération, j'étais proposé par le colonel Pélissier pour une sous-lieutenance, et gratifié, par le général de Lamoricière, d'un numéro qui devait hâter ma nomination.

Ce n'est pas tout. Les spahis étaient au pinacle. Leur conduite à Mascara leur avait ramené toutes les sympathies. Loin de réduire leur effectif, on l'augmentait en y versant toute la cavalerie irrégulière, et les Gendarmes maures du capitaine d'Allonville, nommé chef d'escadrons, et les Mouckalias du capitaine Walsein-Esterhazy, nommé également chef d'escadrons. Nous trouvâmes à Oran l'ordonnance royale de réor-

i6o MES SOUVENIRS.

ganisation qui nous portait à vingt escadrons, sous les ordres de Yusuf, investi d'un commandement sans précédent et presque égal à celui d'un général de division de cavalerie indépendante, Ces escadrons étaient ainsi répartis : six dans la province d'Alger, six dans la province d'Oran et huit dans la province de Constantine, quatre à Bône et quatre à Constantine. Yusuf avait sous ses ordres deux lieutenants-colonels, un major et dix chefs d'escadrons. C'était superbe.

L'ordonnance royale de formation était accompagnée d'une autre ordonnance qui pourvoyait aux hauts grades du corps. Le nom du commandant de Montauban n'y figurait pas. C'était pour lui, après six années de grade, une disgrâce irréparable. C'était sa carrière décapitée. Yusuf, envers qui il avait tant de torts, se comporta, en cette triste circonstance, d'une façon tout à fait royale. Un matin, Fleury et moi, nous nous rendions à la mosquée de Kerguentah pour déjeuner avec les lieutenants et sous-lieutenants du 2e de chasseurs d'Afrique qui nous avaient invités, lorsqu'un domestique nègre remit à Fleury une lettre de Mme de Montauban qui le priait de passer chez elle, à ses premiers moments de liberté. Après déjeuner, Fleury fit part de cette lettre à Yusuf.

— Elle veut que. vous aidiez son mari à faire la paix avec moi, dit aussitôt le colonel. Si c'est cela, vous pouvez lui dire que je suis prêt à tout oublier.

Yusuf ne se trompait pas. Mme de Montauban fit à Fleury une peinture navrante de la situation où la disgrâce de son mari allait mettre sa nombreuse famille : C'est la ruine pour nous, dit-elle. Mon mari reconnaît tous ses torts. Si le colonel ne nous tend pas une main secourable, nous sommes perdus.

— Le colonel y est tout disposé, madame.

— Oh! alors je vais avertir mon mari, à Misserghin, et il se rendra demain chez le colonel, pour le remercier.

Page 1