‹ Mes souvenirs (volume 2)Chapitre 84 sur 211 · SOUS L'AVERSE · texte numérisé non relu

SOUS L'AVERSE

duc d'Aumale était fanatique du métier militaire, qu'il exerçait avec passion, et, si on avait pu lui adresser une critique, c'aurait été celle d'être trop scrupuleux observateur de la lettre des règlements.

Le général Bugeaud ne se gênait pas pour lui en faire le reproche. Un jour, en arrivant au bivouac, près du pont du Cheliff sous Milianah, il trouva que le Prince s'appliquait trop minutieusement à obtenir de ses bataillons un alignement parfait, avant de faire former les faisceaux. Il le blâma avec trop peu de discrétion, devant la troupe. Les gens malintentionnés essayèrent plusieurs fois d'éveiller chez le Prince la mauvaise humeur contre les procédés brusques du général, qui posait volontiers en mentor. Ce fut sans succès. Le duc d'Aumale témoigna toujours pour son chef militaire autant de déférence que d'attachement.

Dans l'Ouaransenis, je fus présenté pour la première fois au futur maréchal de Saint- Arnaud, alors lieutenant-colonel d'infanterie et commandant supérieur du cercle de Milianah. Il faudrait une plume autrement exercée et autrement éloquente que la mienne pour peindre cette figure si séduisante, et si calomniée par les passions politiques. Ancien garde du corps, de Saint-Arnaud avait repris du service en 1831, dans un régiment d'infanterie qui fut dirigé sur la Vendée, pour réprimer les troubles qu'avait suscités la présence de la duchesse de Berry. Pendant sa mission à Blaye, auprès de la Princesse, le général Bugeaud le prit pour officier d'ordonnance, et depuis, ne cessa de l'honorer d'une amitié très vive. Il la méritait, car il cherchait toutes les occasions de se distinguer. Au second siège de Constantine, après quatre années de grade de capitaine, son intrépidité lui avait valu le grade de chef de bataillon, et dans la campagne de 1841, il s'était comporté de façon à mériter celui de lieutenant-colonel, avec les

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plus flatteuses mentions de la part du général en chef. Nous le retrouverons plus tard dans son très fécond commandement d'Orléansville ; mais je veux, dès à présent, rectifier un jugement porté sur lui par des gens qui le connaissaient peu ou mal, ou qui avaient intérêt à le méconnaître.

On l'a représenté comme un homme de plaisir, alors qu'il était avant tout un homme de grand et puissant travail. Il savait rendre, par le charme de son commandement, le service facile et attrayant, et, la main toujours ouverte et toujours tendue, il obtenait par le dévouement et la reconnaissance de ses subordonnés des efforts et des résultats que d'autres demandent, avec moins de succès, à la froide et sèche observation du règlement, à l'austère application de la discipline. Ses frères ont déjà publié une assez volumineuse correspondance qu'ils avaient conservée pieusement. On y découvre tout l'esprit, tout le talent d'écrivain de l'illustre homme de guerre. Mais il est d'autres lettres qui n'ont pas encore vu le jour et qu'il m'a été donné de lire, je ne saurais dire avec quel plaisir et quelle respectueuse émotion. Ce sont les lettres écrites de Varna, et dès les premiers jours de la guerre de Crimée, à la maréchale, qu'il avait laissée à Constantinople, pour donner lui-même l'exemple de la soumission à sa défense d'emmener à l'armée d'autres femmes que celles qui étaient inscrites sur les registres des corps. Elles sont des modèles de grâce, de charme, de tendresse et d'ardent patriotisme. Elles sont pour ainsi dire encore chaudes du feu qui lui dévorait l'âme, au milieu de souffrances physiques intolérables, encore aggravées par le désespoir de voir discuter son plan de porter la guerre en Crimée. Il n'eut pas la consolation d'attendre que l'avenir eût prouvé la profondeur et la solidité de ses conceptions , en démontrant que la Crimée était le seul champ clos où nous pussions appe-

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