CHARGE A FOND
Le cheval noir, richement harnaché, fut pris par un de mes spahis.
Le colonel Yusuf était à quelques pas de là et, tout en galopant, me jeta un bref compliment.
Je renonce à décrire la confusion extraordinaire que notre attaque produisit au milieu de cette foule affolée et hurlante. Le tableau d'Horace Vernet n'en donne qu'une idée bien imparfaite.
On a raconté que la mère et la femme d' Abd-el-Kader avaient été quelque temps prisonnières de nos spahis, qui leur avaient rendu respectueusement la liberté.
Je n'ai pas assisté à cet épisode. D'ailleurs, pendant que nous parcourions en tous sens le campement dont les habitants, en proie à la panique, ne pouvaient soupçonner notre petit nombre, par tous les points de la périphérie de la Smala, quantité de fuyards s'échappaient, les uns à pied, les autres sur des chevaux ou des chameaux, et s'enfonçaient sans direction dans l'immensité. C'était inévitable ; il eût fallu une armée pour les cerner et les prendre.
En arrivant vers les dernières tentes de la Smala, traversée de part en part, les spahis, débandés, éprouvèrent tout à coup une vive anxiété, car ils voyaient venir sur eux une troupe de cavalerie rangée en bon ordre de combat, qu'ils prirent de loin pour les cavaliers réguliers de l'Émir, accourant à la rescousse.
C'étaient heureusement les chasseurs du colonel Morris, qui venaient d'accomplir leur mouvement tournant et qui nous accueillaient par leurs acclamations.
La Smala était à nous, bien à nous.
Et, en montant sur les bords de l'espèce de cuvette qu'elle occupait, on ne voyait que des fugitifs s'éparpillant à tous les coins de l'horizon.
Yusuf, qui, comme tous les Orientaux, était un metteur en scène de premier ordre, s'occupait déjà à réunir, comme trophées de la victoire, les objets les plus remar-
2o8 MES SOUVENIRS.
quables et les plus curieux tombés entre les mains de ses spahis. Il les offrit au Prince, qui reçut entre autres, avec les marques du plus extrême plaisir, les armes envoyées par le Roi à l'Emir, lors de la signature du traité de la Tafna. Ces armes avaient été prises, dans une magnifique tente appartenant à Abd-el-Kader, par les hommes du capitaine Piat.
Le ducd'Aumale envoya au capitaine, quelques mois plus tard, un sabre admirable qu'il avait fait faire à son intention.
Le colonel voulut bien, sur le terrain même de la charge, me présenter au Prince et lui demander la croix pour moi. « S'il y a deux croix pour les spahis, dit le duc d'Aumale, la première sera pour M. Legrand, la seconde sera pour vous. »
Legrand était lieutenant au 3* escadron, où je devais le remplacer, l'année suivante. Le 16 août 1870, général de division, il fut tué en chargeant à la tête de ses régiments.
Il y eut deux croix pour les spahis. J'eus la seconde.
Un demi-siècle a passé depuis ce jour-là, et la joie qu'elle m'apporta est toujours aussi vivante dans mon âme de soldat français.
Le bataillon de zouaves et les deux sections d'artillerie de montagne arrivèrent après six heures du soir.
Ces braves gens étaient éreintés ; ils avaient les pieds en sang, mais ils marchaient en ordre, sans avoir laissé un homme ni un mulet derrière eux. Et quand ils eurent bu un coup à la source de Taguine, ils avaient encore la force de faire la nique à nos chevaux aplatis sur le sable. L'infanterie du colonel Camou n'arriva que le lendemain matin.
A une heure tout était fini. Nous étions ralliés et prêts à recevoir comme il convenait ceux qui tenteraient de nous reprendre notre conquête.