DÉCORÉ
Pendant la nuit du 1 6 au 17, malgré l'extrême fatigue des troupes, on fit bonne garde autour de la Smala, car on redoutait un retour offensif d'Abd-el-Kader, dont l'inaction nous semblait inexplicable.
La journée du 17 fut employée à faire des reconnaissances, et aussi à réunir et à ramener les innombrables troupeaux abandonnés par leurs possesseurs et que, d'ailleurs, le voisinage de l'eau avait empêchés de trop s'écarter.
Le 18, le duc d'Aumale leva son camp de Taguine, marchant en bataille, prêt à faire face à l'ennemi et poussant devant lui plus de six mille prisonniers, hommes, femmes et enfants.
On fit séjour à Boghar. J'étais tellement harassé que je m'étendis là où je m'arrêtai et je dormis tout d'une traite vingt-quatre heures, à poings fermés.
Quand on arriva à Médéah, malgré toutes les largesses qu'on avait faites aux cavaliers indigènes, malgré tout ce qu'on avait semé sur la route, nous avions encore, sans parler des chameaux, des chevaux, des bœufs, des mulets et des ânes, plus de quarante mille têtes de mouton, qui furent livrées à l'intendance au prix de cinq francs l'une. La troupe toucha, par conséquent, une bonne part réglementaire de prise.
Je viens de dire que, pendant la journée du 16 mai et celles qui suivirent, l'inaction d'Abd-el-Kader nous avait semblé inexplicable. Nous ne pouvions nous rendre compte des motifs qui avaient porté l'Emir à ne pas nous disputer sa Smala, et à ne pas profiter de notre fatigue et de nos embarras pour essayer de nous la reprendre. Tous, nous avions conscience du danger que nous courions. Tous nous nous demandions par quel miracle nous avions pu y échapper. Nous apprîmes, en rentrant à Médéah, les causes de notre sécurité.
On a vu que le général de Lamoricière s'était porté jusqu'à Frendah, pour coopérer avec nous et nous ap- *. 14
2io MES SOUVENIRS.
puyer, si besoin était. L'Émir avait été instruit de ce mouvement et avait ignoré la marche de la colonne du ducd'Aumale, que le Prince lui avait d'ailleurs si habilement dérobée. Il avait donc fait prendre rapidement à sa Smala la direction du Djebel-Amour, pour la mettre en sûreté dans ce massif montagneux, et lui-même, à la tête de ses meilleurs cavaliers, il avait couru audevant du seul danger qu'il pût prévoir : au-devant de Lamoricière.
Quand il avait appris le désastre de la Smala, il était revenu de notre côté, mais trop tard, car nous avions eu le temps de nous mettre sur nos gardes.
Le général de Lamoricière, bientôt instruit de notre succès par son service de renseignements, avait rejoint, à marche forcée, les débris de la Smala, qui fuyait cette fois vers le Djebel-Amour, et leur avait infligé de nouvelles et sensibles pertes, complétant ainsi notre victoire du 16. Le général était accompagné, comme d'ordinaire, par le Maghzen d'Oran, c'est-à-dire par les cavaliers indigènes des Douairs et des Smélahs, nos alliés, commandés par leur agha, Mustapha-ben- Ismaïl, à qui nous avions accordé le grade de général. Ces cavaliers avaient fait là un butin immense, et cette circonstance amena un désastre qui masqua, aux yeux des Arabes insoumis, le grand échec subi par Abd-el-Kader.
En effet, lorsque le général de Lamoricière revint camper aux environs de Frendah, après sa razzia sur les débris de la Smala, l'agha lui demanda la permission de ramener à Oran ses cavaliers dont les chevaux étaient fatigués, et qui éprouvaient le désir de mettre leur butin en sûreté. Le général consentit, mais offrit à l'agha de le faire escorter par un bataillon d'infanterie. L'agha répondit qu'il n'avait pas besoin d'un secours qui ralentirait sa marche. Il voulait aller vite. Il venait, à l'âge de soixante-dix-huit ans, d'épouser une jeune femme dont il était très amoureux et qu'il avait hâte de