MORT DE MUSTAPHA-BEN-ISMAIL
rejoindre. Et puis, disait-il, avec ses cavaliers, il n'avait rien à craindre. Le général le laissa partir, mais à la condition expresse qu'il suivrait la route de la Minah, qui était la plus sûre. L'agha promit, et une fois en route vers Oran, il coupa au plus court, à travers le pays accidenté et boisé des Flittahs, tribu turbulente, dont la soumission était encore trop fraîche pour être bien solide. Les cavaliers, fatigués, surchargés par leur butin, marchaient en pleine sécurité, sans ordre; quelques-uns d'entre eux ayant même laissé leurs armes aux bagages. L'agha s'avançait en tête, suivi de ses drapeaux, de sa musique et de ses familiers.
Comme il venait de franchir un défilé, dans les parages boisés d'Aïn-Sidi-Harrat, on vint le prévenir que son arrière-garde était attaquée. C'étaient des gens de pied, des pâtres qui, voyant passer des cavaliers et des chevaux pesammejit chargés, essayaient de s'en emparer. L'agha, sans pouvoir réunir son monde dispersé, rebroussa chemin. Entouré de quelques chefs, il combattit héroïquement, le fusil à la main, jusqu'au moment où, frappé d'une balle en pleine poitrine, il tomba à terre, après s'être maintenu quelques instants sur sa selle. Alors, tout le Maghzen, saisi d'une terreur panique, s'enfuit, abandonnant le corps de son vieux et noble chef, un drapeau, et presque tout son butin. Il arriva à Oran dans un désordre inexprimable. Les premiers cavaliers qui y parvinrent avaient parcouru plus de cinquante lieues, en moins de vingt heures, sur des chevaux fourbus. Les Flittahs portèrent à Abd-el-Kader la tête coupée du vieil agha, et, pour en confirmer l'authenticité, ils y joignirent sa main droite, qu'une mutilation ancienne rendait facilement reconnaissable. L'Emir profita de l'effet moral de cet événement pour continuer, dans la province d'Oran , et avec une nouvelle ardeur, une guerre où le général de Lamoricière eut besoin de toute son activité et de tous ses talents militaires.
L'imprudence du malheureux Mustapha-ben-Ismaïl était d'ailleurs impardonnable. Il savait que le pays des Flittahs était imparfaitement pacifié. Il n'ignorait pas qu'il avait été récemment le théâtre de combats sanglants, et qu'au mois d'avril précédent, deux escadrons du 2e de chasseurs d'Afrique, aventurés à la poursuite d'une tribu émigrante, avaient failli périr auprès du marabout de Sidi-Rached. Ils y avaient longtemps combattu à pied et avaient épuisé toutes leurs cartouches, en se servant des cadavres de leurs chevaux comme de remparts, lorsqu'ils furent dégagés par le bataillon de tirailleurs indigènes du commandant Bosquet, accouru à leur secours. Leurs pertes étaient énormes, tous leurs officiers étaient blessés, à l'exception du capitaine Favas qui les commandait et qui fut nommé chef d'escadron pour sa belle conduite. C'est ce même capitaine Favas qu'on peut voir, dans un tableau célèbre d'Horace Vernet, représenté au moment où il reçoit dans ses bras le corps du colonel Oudinot, tué dans la forêt de Muley-Ismaïl, en 1835.
La prise de la Smala fit l'objet d'un rapport adressé par le duc d'Aumale au gouverneur général, inséré au Moniteur, et dans lequel Son Altesse Royale, après avoir rendu justice au courage et à la constance de ses troupes, mentionnait les noms des militaires qui s'étaient plus particulièrement distingués. J'eus l'honneur d'y figurer. C'était la troisième citation à l'ordre de l'armée que j'obtenais depuis mon entrée au service. Dans ce rapport, le prince mit sur la même ligne le colonel Yusuf et le colonel Morris. Ce n'était pas très équitable. Certes! le colonel Morris s'était vaillamment comporté à la tête de ses escadrons, mais son rôle purement militaire ne pouvait être comparé à la participation autrement importante du colonel Yusuf à cet événement, qu'il avait en quelque sorte préparé. Les récompenses ne se firent pas attendre. Le héros de l'affaire,