LE TROMPETTE ESCOFFIER
la mêlée. Escoffier sauta à terre et donna son cheval au capitaine, en lui adressant ces mots sublimes : « Votre vie est nécessaire au salut de l'escadron ; la mienne est inutile ; peu importe que j'aie le cou coupé. » Ainsi jadis, à Nerwinden, le duc d'Orléans, le futur régent, fut sauvé par son écuyer, du Rocher, qui, plus heureux qu' Escoffier, put être dégagé par un retour victorieux de la cavalerie. Le capitaine de Cotte, remis en selle, rallia l'escadron et continua le combat. Escoffier fut pris. Mais, par extraordinaire, au lieu d'avoir le cou coupé, il fut admirablement traité par les Arabes, bons juges en matière de courage et qui honoraient en lui le dévouement. Il fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, et on put lui faire passer, chez les Arabes, cette croix si noblement gagnée qu'il porta pendant toute sa captivité. Il avait conservé sa trompette, comme au quartier, et les Arabes s'amusaient à lui faire jouer les sonneries d'ordonnance, en lui demandant ce qu'elles signifiaient. Un jour, il fit entendre tout son répertoire à Abd-el-Kader et termina par le boute-charge.
— Qu'est-ce que veut dire cette sonnerie? demanda l'Émir.
— Cela, répondit Escoffier, quand tu l'entendras, tu n'auras plus qu'à f... le camp. C'est la charge !
Escoffier, revenu de captivité, fut pourvu d'un emploi civil qui lui permit de vivre honorablement. Ce n'était pas assez. On eût dû le conserver à l'armée, pour le montrer en exemple aux jeunes soldats. Napoléon lui eût donné une dotation, et probablement un titre de noblesse.
Il y eut encore, dans la province d'Oran, un combat qui porta un coup sensible à la puissance d'Abd-el^ Kader. L'Emir avait chargé un de ses khaliffas dont je demande pardon de transcrire ici le nom un peu compliqué : Ben-Allel-Ould-Sidi-ben-Ambareck, un mara^ bout puissant et vénéré de Koleah, de lui amener dans l'Ouest ses bataillons de réguliers. Le général de Lamo-
ricière, prévenu de ce mouvement, lança contre eux le général Tempoure qui, guidé et renseigné par le capitaine Charras, les atteignit près d'un endroit appelé l'Oued- Malah, et les dispersa. Le capitaine Cassaignolles, des spahis, qui devait mourir général de division et président du comité de cavalerie, aperçut, à la fin du combat, un petit groupe de cavaliers qui prenaient, pour s'échapper, une direction opposée à celle du gros des fuyards.
Avec son expérience de la guerre d'Afrique, il comprit qu'il y avait là un chef important que les Arabes voulaient dérober à l'attention des vainqueurs, et il partit au galop, suivi d'un maréchal des logis de spahis nommé Siquot, d'un brigadier et de deux cavaliers du 2e de chasseurs d'Afrique.
Il ne tarda pas à joindre cette petite troupe, dont le chef resta seul, ses compagnons ayant été promptement mis hors de cause.
Ce chef, résolu à vendre chèrement sa vie, tendit son fusil par le canon au cavalier qui le serrait de plus près, et au moment où le chasseur avançait la main pour le saisir, il pressa la détente. Le chasseur fut tué net. L'Arabe prit un pistolet et, toujours courant, fit feu sur Siquot, qui reçut le coup en pleine figure, mais qui, grâce à un mouvement instinctif, n'eut qu'une blessure au menton. A ce moment survenait le deuxième chasseur, qui passa son sabre au travers du corps de l'Arabe. Peu après, arrivèrent quelques-uns de nos cavaliers indigènes, a C'est Ben-Allel! » cria l'un d'eux. « Regardez; il est borgne. » Ainsi, le capitaine Cassaignolles apprit à quel grand chef il venait d'avoir affaire. La tête de Ben-Allel fut envoyée, dans un sac de cuir, au général de Lamoricière, qui reconnut avec émotion les traits d'un homme avec qui il avait eu de fréquentes relations à Koleah, et qui tenait parmi nos ennemis une place extraordinairement élevée. Dans ce même com-