NÉGOCIATIONS
les a Petites Tapes », et qu'on supposait bondées d'approvisionnements. La disette croissait. Les approvisionnements cachés dans les maisons particulières de la ville n'avaient été ni enregistrés ni réquisitionnés ; et les soldats, au grand préjudice de la discipline, en étaient arrivés à se rendre par bandes dans les champs, pour déterrer des pommes de terre, des racines, cueillir de l'herbe, jusqu'auprès des sentinelles allemandes qui, les voyant sans armes, les laissaient approcher sans tirer dessus. Ce fut donc un grand fourrage qu'exécuta le 6e corps, appuyé par la division des voltigeurs de la Garde du général Deligny. Mes cavaliers marchèrent à pied avec les fantassins. Les troupes abordèrent résolument et enlevèrent les avant-postes allemands, où elles cueillirent bon nombre de prisonniers. Mais l'opération, qui aurait dû être soutenue par tout le 3* corps, sur la rive droite, dégénéra bientôt eh un duel d'artillerie, où, comme toujours, nous eûmes l'infériorité, et nous coûta des pertes dir proportionnées avec le but à atteindre.
Ce fut le dernier épisode de guerre de notre malheureuse campagne. Et l'armée du Rhin, après sept semaines déjà de batailles et de tortures, y prouva une fois de plus, par sa martiale attitude, qu'elle ne méritait pas le sort qui l'attendait.
Le lendemain, commença la période des négociations. Le maréchal Bazaine demanda l'avis des commandants de corps, et les chargea de prendre eux-mêmes l'avis de leurs divisionnaires. Par trois fois, à quelques jours de distance, il les réunit dans des conseils de guerre, pendant que le colonel Boyer, son alter ego, se rendait à Versailles, muni d'un sauf-conduit, auprès de M. de Bismarck qui, durant toute cette période mortelle, joua en quelque sorte avec l'armée de Metz, comme le pêcheur à la ligne joue avec le gros poisson qu'il veut noyer.
Mais à quoi bon m 'appesantir sur ces jours , dont on peut trouver le récit détaillé dans maint livre d'histoire, et qui m 'apparaissent encore, dans le recul de mes souvenirs, comme un cauchemar lugubre ! A quoi bon retracer les détails d'une sorte de conspiration militaire qui avorta et qui devait avorter, parce qu'elle avait pour ressort l'ambition encore plus que le patriotisme, parce qu'elle avait à sa tête le capitaine Rossel, le futur ministre de la guerre de la Commune, un autre capitaine du génie, nommé Boyenval, un troisième capitaine, nommé Cremer, parce qu'aucun chef notoire ne voulut y tremper!
Le général Changarnier, sollicité par les conjurés de s'emparer révolutionnairement du commandement en chef, n'eut pas de peine à leur démontrer que l'armée, dans ses malheurs comme dans ses gloires, n'a qu'une sauvegarde : la discipline ; qu'elle ternit ses gloires, et rend ses malheurs irréparables, en manquant à cette discipline.
A quoi bon rappeler les tentatives ridicules de la garde nationale et les déclamations des « perceurs » , des fameux « perceurs », comme on les appelait, des « perceurs » qu'on disait légion, qui ne vinrent pas plus de trois cents, quand on les réunit pour passer des paroles aux actes, et qui s'en allèrent comme ils étaient venus?
Les « perceurs », je n'en ai connu qu'un, mais un vrai, par exemple. Il s'appelait Leperche. Il était commandant d'état-major et aide de camp du général Bourbaki. Les âmes du général et de l'aide de camp semblaient avoir été trempées ensemble. Fils d'un garde du génie, élevé aux frais de la cassette impériale à la Flèche, puis à Saint-Cyr, puis à l'École d'état-major, Leperche avait voué à Napoléon III un dévouement passionné, un culte fanatique. Le jour de la capitulation, Leperche, qu'on n'avait jamais vu nulle part, acclamant la « percée », dit simplement ces mots : « Je ne veux pas me rendre. le m'en vais. » En uniforme, il monta à cheval,