LES CONSEILS DE GUERRE
évita les vedettes, les grand'gardes, les postes, traversa toute l'armée allemande, et vint à Tours où il rejoignit son général et d'où il repartit pour faire, avec lui, la campagne de l'Est. Je le retrouvai plus tard sous mes ordres, pendant la Commune. Il commandait les détachements d'infanterie laissés par le corps de Cissey dans la banlieue sud de Paris, en avant de ma cavalerie. Plus tard encore, le colonel Leperche suivit le général Bourbaki à Lyon. Puis il fut enveloppé dans la disgrâce de son général et mis en disponibilité. Il en conçut un chagrin qui se traduisit par une paralysie du nerf facial. Enfin, en lui rendit un régiment et il mourut quelques jours après. Et sur sa tombe, sur le cercueil de ce modèle de toutes les vertus militaires, le général Bourbaki dit, sans se tromper et sans exagérer : « lia pu, en mourant, douter de la justice de son pays. »
Telle fut l'histoire du seul « perceur » sérieux que j'aie connu à l'armée de Metz.
Au cours des négociations, je fus appelé deux fois, avec les autres divisionnaires, au quartier général du 6e corps d'armée, pour donner mon avis sur deux questions.
Première question : « Que convient-il de faire? »
Je répondis avec les autres : Il faut tenter une sortie, les armes à la main, si l'ennemi ne nous accorde pas des conditions honorables. »
Seconde question, posée, celle-ci, lorsque l'on connut les termes de la capitulation : « Faut-il accepter ou refuser? »
Ce fut le général de Berckheim, notre ancien, qui formula notre avis unanime en disant : « Il ne faut rien signer. Il faut détruire notre matériel de guerre, briser nos armes, noyer nos poudres et envoyer dire à l'ennemi : — Nous ne pouvons plus nous défendre; faites de nous ce que vous voudrez. » Et j'ajoutai : « Que l'armée française se comporte à Metz comme l'armée
2i6 MES SOUVENIRS.
mexicaine s'est comportée à Puebla! Que le maréchal Bazaine imite ce qu'il a vu faire au général Ortéga ! »
On nous riposta par cette objection : « Si l'armée n'est pas couverte par une capitulation, elle est au pouvoir discrétionnaire de l'ennemi, qui peut traiter les officiers, et même les généraux, comme de simples soldats ! »
Nous répondîmes : « Peu importe! L'opinion des militaires du monde entier jugera les traitements que nous auront infligés les Allemands. »
N'étant pas les plus nombreux, nous ne fûmes pas les plus écoutés.
Le prince Frédéric-Charles refusant de traiter avec le général Changarnier, qui avait accepté sans fausse modestie la mission de négocier, mais qui n'appartenait pas à l'armée à un titre régulier, ce fut le général de Cissey qui négocia la capitulation. Le matériel était remis aux Allemands, ainsi que les drapeaux et les armes. La place leur était rendue. L'armée était prisonnière de guerre. Quant aux officiers et généraux, ils pouvaient se rendre libres en donnant leur parole de ne plus servir contre l'armée allemande, en signant le « revers », comme on dit. Bien entendu, en grande majorité, nous préférâmes la captivité à cette signature.
Je ne m'appesantirai pas sur la question des drapeaux, ni sur les finasseries du maréchal Bazaine qui aboutirent à la livraison de cinquante-trois de ces trophées à l'armée allemande. Et cela pour une excellente raison : je n'avais pas de drapeau. Je commandais une division de cavalerie légère, et, avant d'entrer en campagne, les régiments de cavalerie légère versent leurs étendards dans les magasins. Donc, je n'ai pas remis mes drapeaux, parce que je n'en avais pas. Mais si j'en avais eu, il est infiniment probable qu'un vieil Africain comme moi aurait trouvé le moyen de les escamoter, comme firent certains camarades.
En cette agonie suprême de l'armée de Metz , le