CAPITULATION
maréchal Bazaine donna des preuves de son inertie et de cette paresse morale et physique qui l'empêchaient de considérer comme les autres hommes les questions d'honneur, de devoir et de tradition militaires. Il ne se manifesta guère que par une proclamation dans laquelle il essayait de nous consoler, en nous rappelant les circonstances où d'autres généraux français avaient dû capituler, en citant Kléber, Masséna, Gouvion Saint- Cyr, mais en oubliant Dupont à Baylen. Pour le reste, chacun se dépêtra comme il pouvait.
Le 28 au matin, les hommes allèrent verser leurs armes dans les arsenaux et à l'île Chambière. Au moment où ils traversaient la ville, les choses faillirent se gâter. Les gardes nationaux, la foule voulurent leur prendre leurs fusils et leurs munitions, pendant que commençait à gronder au-dessus des têtes la célèbre cloche de la cathédrale, la « Mutte », mise en branle par des névropathes qui avaient forcé la porte de son clocher. Peu s'en fallut qu'il y eût un conflit entre la population et l'armée. Mais le maire arriva, il s'agita, il prononça des discours que personne n'entendit, mais qui firent bon effet tout de même. Et la foule embrassa les soldats qu'elle avait traités de « capitulards ».
Ce même jour, dans l'après-midi, une division de l'armée allemande entrait et prenait possession de la ville, de l'arsenal et des forts. C'était fini. 173,000 hommes, dont 3 maréchaux de France, 6,000 officiers, 53 drapeaux, 1,407 pièces de canon, 200,000 fusils et un immense matériel de guerre étaient dans les mains des Allemands.
Enfin, le 29 au matin, sur ces glacis de Metz où ils languissaient, depuis deux mois dans la boue, et où ils avaient mangé leurs chevaux , les cavaliers de mes quatre régiments et les artilleurs de mes deux batteries étaient rangés, pâles, maigres, déguenillés, mais toujours dociles. Je sortis de mon quartier général, à che-
2i8 MES SOUVENIRS.
val et entouré de mon état-major. Et là, devant la troupe, je réunis les chefs de corps, pour leur faire entendre mes adieux qu'ils devaient répéter aux hommes placés hors de la portée de ma voix. En quelques phrases hachées par l'émotion, et dont une bonne moitié resta au fond de ma gorge, je leur dis la douleur que me causait notre séparation, les bons souvenirs que me laisseraient leur dévouement et leur discipline. Je leur dis aussi qu'ils n'avaient rien à se reprocher, qu'ils avaient fait tout leur devoir, et que, dans les jours d'épreuve qu'ils allaient traverser, jours qui prendraient fin bientôt et qui tiendraient peu de place dans leur vie, puisqu'ils étaient encore presque tous jeunes, ils seraient soutenus par le sentiment de la tâche accomplie et par l'espoir de voir bientôt la patrie, la famille ; qu'ils retrouveraient la France vivante, qu'ils reverraient leurs foyers et qu'ils rentreraient chez eux la tête haute, en braves gens, en bons Français.
Les Allemands avaient épargné aux généraux l'humiliation du défilé. La division, conduite par ses officiers, se rangea par escadrons, et je la vis partir, s'en aller lentement, lourdement, se perdre dans les interminables colonnes de l'armée française défilant devant les régiments allemands, rangés en grande tenue, et l'arme au pied.
Puis, je rentrai dans mon usine, résolu à m'y calfeutrer et à n'en plus sortir jusqu'au moment de mon départ pour l'exil. Déjà, sous un ciel qui semblait vouloir mêler ses tristesses aux nôtres, on entendait gronder, sur le pavé des routes, les roues des caissons et des charrois de l'armée allemande qui entrait dans Metz, en tenue de parade, enseignes déployées, au son des fanfares, des musiques, des fifres et des tambours.
EN CAPTIVITE.
Les soldats allemands. — Ce que disent les drapeaux. — A Bonn. — Retour en arrière. — Le 4 septembre. — Qu'est-ce que l'honneur? — Le général Trochu. — Les deux nations. — Les deux armées. — Les généraux français et allemands. — Le passage du nouvel Empereur. — Libre!
Pendant qu'avec l'armée allemande, rentraient dans Metz les convois rapportant les objets nécessaires à la vie; pendant que nos soldats, parqués, après le défilé, sous la surveillance de l'ennemi, et restaurés tant bien que mal par l'intendance allemande, attendaient l'organisation des colonnes et des trains pour quitter la terre de France ; pendant que quelques officiers et quelques hommes réussissaient à tromper la surveillance du vainqueur et à échapper à la préparation méthodique de leur exil, j'étais rentré dans mon quartier général, résolu à n'en plus bouger jusqu'à ce qu'on m'eût appris ce qu'on devait faire de moi.
Les officiers de mon état-major me demandèrent de ne pas me quitter.
— Nous sommes allés ensemble au feu; nous irons ensemble en captivité, si vous le voulez bien, mon général, me dirent-ils.
Très touché de cette marque d'affection, je leur répondis que nous resterions groupés tant qu'il plairait
à Dieu. Nous devions vivre encore quatre jours, confinés dans notre chaudronnerie, car on nous avait prévenus que le 3, à sept heures du matKn, un train serait mis à la disposition des généraux et de leurs officiers. Le soir de cette journée pénible, traversée par le déchirement des adieux, j'eus une émotion désagréable. Nous nous étions tous retirés de bonne heure après dîner, les officiers dans leurs chambres du premier étage, et moi dans la mienne, située au rez-de-chaussée. Il pleuvait à torrents. Deux cavaliers entrèrent dans la cour, et je sortis de chez moi pour leur demander ce qu'ils voulaient. C'étaient deux officiers allemands. Ils ne parlaient pas français, et je ne parle pas allemand. Ils comprirent pourtant qu'ils étaient chez un officier général, et ils s'éloignèrent sans insister.
Rentré chez moi, je me mis à lire, pour me distraire et oublier, un volume des Mémoires de Mme de Motteville. Tout à coup, la porte s'ouvrit derrière moi; c'était un fantassin allemand qui entrait, casque en tête et fusil à la main. Le pauvre diable, trempé comme une soupe, n'avait certainement pas de mauvaises intentions, car il disparut presque aussitôt et s'en alla tout courbé, devant mon geste énergique. Je me couchai dans mon lit de campagne, et je venais de m'endormir, lorsque je fus réveillé par une grande lueur qui embrasait mes fenêtres. Trente uhlans avaient pénétré dans la cour de l'usine, et trois d'entre eux, munis de torches, cherchaient une issue pour pénétrer dans les bâtiments et s'y mettre à l'abri. J'appelai mon ordonnance qui dormait dans une chambre au-dessus de l'écurie, et, comme il m'assura que tout était bien fermé, je laissai messieurs les uhlans s'arranger comme ils voudraient. Ils étaient, d'ailleurs, bien tranquilles, accroupis contre le mur, pour se garer tant bien que mal de la pluie, tenant leurs chevaux par la bride, et sifflotant doucement, pour que les bêtes, sur lesquelles ils avaient