LES SOLDATS ALLEMANDS
étendu leurs manteaux, restassent paisibles. Je me recouchai, me rendormis et ne les entendis même pas partir.
A mon réveil, je pensai qu'après tout, si ces visiteurs incommodes avaient voulu forcer notre hospitalité, nous n'aurions pas pu la leur refuser, et j'admirai le sentiment profond de discipline qui existait chez ces gens-là, qui les portait à se conduire avec cette sagesse, dans des circonstances exceptionnelles, en l'absence de leurs chefs, en dehors de tout moyen de contrainte. Je me demandai si, à leur place, nous en aurions fait autant.
Il est certain que, pendant toute cette guerre de 1870, le contact de l'armée allemande sur la population française a été dur. Il est certain que les Allemands ont tenu vis-à-vis de nous une conduite qui a justifié et dépassé les mesures rigoureuses, prises jadis contre leurs pères par Napoléon Ier. Il est certain qu'ils ont laissé parmi nous des souvenirs plus pénibles que les souvenirs laissés en Allemagne par la Grande Armée, dont le départ causa presque autant de regrets que de plaisir. Mais, tous leurs actes ont été voulus, prémédités et commandés. Leurs soldats qui, au lendemain des succès, faisaient l'exercice sur nos esplanades, comme dans leurs garnisons, ne se sont jamais soustraits à l'autorité de leurs chefs, et s'ils ont commis des actes de vandalisme, c'est que ces actes leur étaient ordonnés. C'est donc sur les chefs, et non sur les soldats, que pèse la responsabilité de toutes les rigueurs ; c'est sur eux, uniquement sur eux, que doit retomber l'amertume de nos plaintes.
Le 3 novembre, avant sept heures du matin, à la gare de Metz , étaient réunis tous les généraux de l'armée du Rhin, leurs aides de camp, leurs officiers d'étatmajor avec leurs domestiques, leurs ordonnances, leurs bagages et leurs chevaux, et enfin, tous les fonction-
naires de l'armée assimilés aux généraux, avec le personnel et le matériel qui dépendaient d'eux, personnellement. Le train qui les attendait, et qu'on appela le train des généraux, était immense, conduit par deux locomotives. Il comprenait plus de cinquante voitures et fourgons. Il fallut deux heures pour caser et arrimer bêtes et gens, matériel et personnel. Enfin, vers neuf heures, le train partit. Au bout de quelques minutes, il stoppait en pleine campagne, et toutes les têtes de passer par les portières, parce que nous voulions nous rendre compte du motif de ce brusque arrêt. Nous étions en face du château de Frescaty, où le prince Frédéric-Charles avait établi son quartier général. Le spectacle que je vis là restera gravé dans mon cerveau jusqu'à mon dernier soupir. En face du train, la façade du château, dont la voie ferrée est séparée par un large et long boulingrin* Et sur cette pelouse, plantés sur deux files, comme des ifs, nos cinquante-trois drapeaux, formant une sorte d'avenue triomphale que nous embrassions d'un seul coup d'œil. Comme science démise en scène, et aussi comme raffinement de cruauté, il était difficile de trouver mieux que ce supplice, et cette humiliation que le maréchal Bazaine aurait pu si facilement nous épargner, en faisant brûler ces drapeaux, avant même d'avoir pris l'engagement de les livrer.
Ils étaient là, sous nos yeux, montant pour ainsi dire la garde à la porte du vainqueur, dans la splendeur de leurs trois couleurs, et sous le rayonnement de leurs aigles d'or, ces témoins des gloires passées et de la déchéance actuelle, ces emblèmes de l'honneur, ces êtres presque vivants, que le soldat français entoure d'une sorte de tendresse filiale, et pour lesquels tant de braves gens ont sacrifié leur vie! ils étaient là, portant dans leurs plis toutes les palpitations des cœurs qui avaient battu pour eux, tous les hissons d'enthousiasme qu'ils avaient excités, et aussi toutes