‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 107 sur 309 · CE QUE DISENT LES DRAPEAUX · texte numérisé non relu

CE QUE DISENT LES DRAPEAUX

les larmes qu'ils avaient déjà coûtées aux mères ! Il me semblait que, s'ils avaient pu nous parler, ils auraient adouci la douleur que nous inspirait leur vue, en nous disant : « Consolez-vous, ô vaincus! On ne nous a pas pris sur un champ de bataille. On nous a cueillis au fond d'un arsenal, en même temps que des tentes, des sacs, des ballots de marchandises, sans histoire et sans signification, avec lesquels nous étions désormais confondus. Nous ne sommes plus des drapeaux; nous sommes du matériel. »

Lorsque nous eûmes savouré cette affliction, le train partit. Il s'arrêta bientôt encore. A quelque distance de la ligne, passait une longue colonne de nos soldats prisonniers, cheminant vers l'Allemagne, et on voulait nous la faire voir. Nous saluâmes, les yeux pleins de larmes, nos malheureux et admirables soldats que nous devions retrouver, quelques mois plus tard, dans des circonstances peut-être encore plus navrantes, puisqu'il s'agirait, cette fois-là, de diriger leurs armes centre nos concitoyens.

Enfin, ce train qui marchait avec une lenteur désespérante arriva à Nancy, vers cinq heures. Avant d'entrer en gare, il fit halte, sous un pont qui traverse la voie. Ce pont fut bientôt envahi par la lie de la population nancéenne. « C'est le train des généraux de Metz ! » cria-t-on, et ces patriotes se mirent à faire pleuvoir sur nous les injures les plus grossières, les cailloux, toutes les ordures de leurs âmes et toutes celles de leurs ruisseaux. Je n'ose pas accuser les Allemands d'avoir provoqué ce scandale et de nous avoir soumis à ce martyre; j'espère qu'il eut pour cause une manœuvre de la voie, et non une manœuvre de la police. La scène se prolongeait, navrante, inénarrable. Ce concert d'outrages avait pour chef d'orchestre un homme assez bien mis, coiffé d'un chapeau de soie, qui gesticulait comme un énergumène et, les

yeux hors de leurs orbites, nous invectivait, en nous montrant le poing.

Enfin, à l'un des bouts du pont, apparurent quatre fantassins allemands, sous la conduite d'un caporal; ils distribuèrent à gauche et à droite des taloches et des coups de crosse, et arrivèrent à l'homme bien mis qui, penché sur le parapet du pont, continuait sa litanie et sa pantomime furibonde. Nous vîmes le caporal lui administrer un coup de pied magistral dans le derrière. Le chapeau de soie tomba sur la chaussée, et son énergique propriétaire, sans même songer à le ramasser, détala à toutes jambes. Le spectacle était si comique qu'un éclat de rire général, parti du train, salua la fuite de ce farouche tribun. Le pont fut évacué en un clin d'œil et notre train entra dans la gare de Nancy, où il ne resta que quelques instants, pour filer sur Lunéville. Là, nous attendait un autre accueil. C'était la première fois que nous nous arrêtions assez longtemps pour prendre notre repas, et les Allemands s'étaient arrangés pour prévenir toute tentative d'évasion. Un bataillon occupait la gare, et les quais étaient bordés par un double cordon de factionnaires qui ne laissaient passer personne. Mais derrière les Allemands toute la population de Lunéville était massée, nous témoignant de la manière la plus touchante sa sympathie et sa commisération. A Wissembourg, où nous n'arrivâmes que le lendemain matin, vers six heures, nous trouvâmes les mêmes mesures de précaution et de surveillance qu'à Lunéville. Nous entrions en Allemagne. Aux gares, se pressaient des populations curieuses de nous voir, mais tranquilles et plutôt sympathiques. Je me souviens même que, vers dix heures du matin, dans je ne sais plus quelle ville, nous eûmes la surprise de rencontrer des dames appartenant à la meilleure société qui nous avaient préparé du café au lait, qu'elles nous servirent elles-mêmes le plus gentiment du monde.

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