‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 108 sur 309 · A BONN · texte numérisé non relu

A BONN

Enfin, nous parvenions à Mayence vers une heure du matin, après avoir mis deux interminables journées à faire un trajet qui, en temps ordinaire, ne demande pas dix heures.

La gare était occupée militairement. A la descente du train, nous fûmes prévenus que nous devions nous rendre tout d'abord à l'Etat-major de la place, c'est-àdire à la Commandatur, pour y signer l'engagement de nous reconnaître prisonniers de guerre et de ne pas nous échapper. Cette formalité remplie, nous pouvions aller prendre pour la nuit tel gîte qui nous conviendrait, et le lendemain, nous reviendrions, pour indiquer la ville d'Allemagne que nous choisissions comme résidence. J'allai signer. Les hôtels étaient bondés. J'avais très faim, n'ayant mangé que du pain sec depuis mon départ de Metz. Je revins souper à la gare, avec mon aide de camp, le capitaine Darras, et mon officier d'ordonnance, le capitaine de Buros. Puis, ne sachant où aller, nous cherchâmes notre wagon qu'on avait remisé sous un hangar et nous y passâmes la nuit.

Le lendemain, je laissai mon état-major choisir luimême le lieu de notre résidence commune. On délibéra, et le choix tomba sur la jolie petite ville de Bonn, située sur la rive gauche du Rhin, à vingt-six kilomètres de Cologne. Ce choix fut ratifié par l'Etat-major allemand, et à deux heures, nous partions, pour arriver à Bonn vers minuit, voyageant en simples particuliers, libres sur parole et sans que rien, excepté nos uniformes, nous rappelât notre triste situation.

A Bonn, plus de casques, enfin, mais des bonnes têtes d'hôteliers venus dans leur omnibus et faisant valoir les avantages de leur établissement. Nous nous installâmes à l'hôtel Bellevue, dont le propriétaire, M. Stam, sans nous écorcher, nous organisa une existence assez commode pour nous garder tous, moins un, jusqu'à la fin de notre captivité. Nos chevaux, soignés m. I5

par nos ordonnances, étaient à l'écurie; et, dès le lendemain, après avoir demandé un tailleur, chargé de nous déguiser en bourgeois, nous commencions à vivre sans secousses matérielles, sinon sans secousses morales. Enfin, bientôt j'avais la joie de voir arriver ma chère femme, qui venait partager mes mauvais jours comme elle avait partagé les bons.

C'est à Bonn que je repris, pour ainsi dire, contact avec le monde extérieur dont, pendant près de deux mois et demi, l'armée de Metz avait été séparée. C'est à Bonn que je sus, dans tous les détails que connaissaient les contemporains, et les destinées de l'armée de Châlons, surprise à Beaumont, engouffrée à Sedan, et la révolution du 4 Septembre, et l'investissement de Paris, et les premières opérations des armées de province. Là, comme des naufragés qui peuvent voir lutter encore contre l'orage les compagnons montés sur le bateau dont ils ont été arrachés, nous suivions anxieusement les péripéties du grand drame, et, dans une énervante oisiveté, dans une sécurité qui nous pesait, nous passions notre temps à chercher les nouvelles, non pas dans les journaux allemands qui nous étaient suspects, mais dans les feuilles belges et les feuilles anglaises. Et, avec les nouvelles du jour précisant ou rectifiant celles de la veille, nous essayions de voir juste dans ce remous d'événements précipités qui entraînait les Français, sans leur donner même le temps de la réflexion.

On peut dire que le désastre de Sedan doit être attribué au ministère qui avait succédé à celui de M. Emile Ollivier. Le bon sens, la raison voulaient qu'après l'écrasement d'une première armée, et l'investissement d'une seconde armée par la faute et la volonté de son général en chef, toutes les forces encore vives de la nation couvrissent Paris, qui eût été pour elles un inébranlable point d'appui, en même temps qu'un

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