‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 109 sur 309 · RETOUR EN ARRIÈRE · texte numérisé non relu

RETOUR EN ARRIÈRE

centre à peu près inépuisable de ravitaillement et de résistance. Je vais plus loin, et je prétends que l'intérêt dynastique, non moins que l'intérêt national, commandait ce retour et cette concentration. Ils eussent empêché, probablement, la révolution du 4 Septembre, qui a détruit l'Empire et aggravé, dans une mesure incalculable, nos malheurs nationaux.

L'Impératrice régente et ses conseillers en décidèrent autrement. Ils crurent que la rentrée du Souverain vaincu précipiterait les événements, que Napoléon III ne pouvait se représenter devant le peuple de sa Capitale qu'avec l'auréole d'une victoire, que la fortune de sa dynastie pouvait survivre à sa déchéance personnelle. M. Rouher vint à Châlons, obtint de l'Empereur et du maréchal de Mac Mahon, toujours docile, qu'ils retourneraient dans le Nord-Est, au secours du maréchal Bazaine, et que Paris serait abandonné à ses propres forces et à sa dangereuse fermentation.

Le résultat de cette démarche fut donc le départ de l'armée de Châlons, composée d'éléments disparates, mal liés, insuffisamment fondus ensemble; la rentrée à Paris de la garde nationale mobile, qui n'était encore bonne, à ce moment-là, qu'à augmenter les éléments de trouble et d'indiscipline de la Capitale; et enfin la nomination du général Trochu comme gouverneur de Paris.

Supposons que l'Empereur et le Maréchal fussent restés sourds à la voix de M. Rouher. Ils revenaient à Paris. Ils y maintenaient l'ordre et l'obéissance, ils y refaisaient une armée formidable, et tout pouvait encore être sauvé. Dans tous les cas, l'issue finale de la guerre n'aurait pas pu être plus déplorable qu'elle le fut, car, en admettant même que les Allemands aient brisé ce dernier effort, ils auraient dû traiter de la paix avec un gouvernement régulier, relié aux autres Puissances par vingt années de relations suivies, en état de faire appel à leur concours, à leur

médiation, et d'obtenir, par conséquent, des conditions beaucoup plus douces, plus supportables que celles du traité de Francfort, imposées à un peuple qui n'avait plus d'armée, plus de capitale, plus de ressources, et avait rompu tout lien de solidarité avec le reste de l'Europe.

Après la paix, on se serait arrangé entre Français. S'il avait convenu au pays de faire expier au régime impérial les défaites nationales, et de concentrer sur lui des responsabilités qui incombaient un peu à tout le monde, eh bien, le régime impérial aurait disparu; car un gouvernement, quelque absolu qu'on le suppose, ne tient pas devant l'animadversion publique. L'Empire serait mort de la pilule, comme me disait à Metz le général Changarnier. Mais nous aurions peut-être épargné une province sur deux et plusieurs milliards. Surtout, nous aurions épargné à notre histoire la honte inexpiable d'une révolution accomplie en face de l'ennemi. La journée du 4 septembre fut un crime, comme devait être plus tard un crime celle du 18 mars. Il est impossible de défendre l'une sans amnistier l'autre. Les hommes de la Commune avaient autant le droit de se soustraire à l'obéissance, en face de l'Assemblée de Bordeaux, que les députés de Paris avaient le droit de proclamer, à l'Hôtel de ville, la déchéance de l'Empire. Légalement, les deux gouvernements étaient aussi réguliers l'un que l'autre; les deux émeutes furent aussi criminelles l'une que l'autre. Toutes deux, elles invoquèrent le même prétexte : le patriotisme outragé, et toutes deux, elles avaient la même cause profonde : l'ambition, la cupidité d'un groupe de révoltés.

Le cadre de ces souvenirs d'une vie exclusivement militaire ne saurait se prêter à l'appréciation individuelle des avocats qui s'emparèrent du gouvernement de la France, en cette journée néfaste. Je ne les ai pas connus. Je ne les ai pas fréquentés. Plus tard, j'ai subi

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