‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 11 sur 309 · FONTAINEBLEAU · texte numérisé non relu

FONTAINEBLEAU

Morny. — Le maréchal Pélissier. — Le colonel Beauprêtre — L'insurrection du Sud. — Le maréchal de Mac Mahon. — Pauvre Yusuf ! — Sur le champ de manœuvres. — Un accident. — Nos colons. — Un discours historique. — Comment on prend congé. — Mgr Lavigerie. — Un conflit.

Au moment où j'allais rejoindre mon quartier général de Fontainebleau, la France fit des obsèques magnifiques à deux hommes illustres qui, à des titres divers, avaient rendu des services éminents au second Empire : le duc de Morny et le maréchal Pélissier, duc de Malakoff. Ils se suivirent dans la mort à quelques jours de distance et disparurent dans l'éclat des hautes fonctions qu'ils exerçaient, le premier, comme président du Corps législatif, et le second, comme gouverneur général de l'Algérie. J'assistai à leurs funérailles.

Les temps sont proches où l'Histoire, dégagée des colères et des admirations contemporaines, des rancunes ou des gratitudes que laisse derrière lui un grand personnage à ceux qu'il a combattus ou protégés, pourra juger avec impartialité le caractère du duc de Morny et l'influence qu'il exerça sur nos destinées. L'homme incarnait, pour ainsi dire, le type des hommes d'État de sa génération. Il possédait une habileté sans

limites, un doigté merveilleux, une énergie de soldat cachée sous des dehors de grand seigneur, cette main de fer dans un gant de velours à laquelle on permet tout en France, parce qu'elle s'adapte à la fois à notre docilité et à notre susceptibilité. Il exerçait autour de lui une fascination véritable, à laquelle les ennemis les plus irréductibles de l'Empire ne réussirent pas à se soustraire. Les farouches tribuns qui avaient juré la perte du gouvernement impérial, et qui l'ont obtenue des circonstances et de ses fautes encore plus que de leurs attaques, osaient manquer de respect à l'Empereur; aucun d'eux n'osa toucher à Morny.

Du haut de son fauteuil, ce président incomparable semblait planer, avec une nonchalance ennuyée et élégante, sur les débats de la Chambre. Et pourtant, par un mot inattendu tombant toujours à propos, il savait ramener les discussions dans la ligne droite et utile, couper les tirades dangereuses, escamoter les paroles irréparables et jeter sur les passions déchaînées la petite goutte d'eau froide qui détruit l'ébullition.

Son influence fut prépondérante. Fut-elle salutaire ? Je n'ose pas en décider; mais je crois qu'il manqua au duc, pour être un tout à fait grand homme, un peu de scrupule dans le choix des moyens et un peu de dédain de ses intérêts personnels. Dans tous les cas, il eut cet honneur, que l'opinion publique, en le voyant disparaître, crut que l'Empire perdait en lui l'inspirateur de ses belles années. Et aujourd'hui encore on fait à sa mémoire un crédit peut-être exagéré, en pensant que s'il avait vécu quelques années de plus, il n'eût pas laissé l'Empire s'engager dans une aventure libérale où il devait perdre son prestige, puis dans une aventure militaire destinée à lui rendre ce prestige ruiné et dans laquelle il perdit l'existence, en compromettant pour de longues années nos destinées. Je ne saurais discuter

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