MORNY
cette hypothèse qui ne repose sur rien. Peut-être cependant est-il permis de soutenir que Morny n'eût pas compris le couronnement de l'édifice comme le comprit Napoléon III, encore bien qu'en favorisant, pour des causes étrangères à notre gloire, l'expédition du Mexique, il ait été pour quelque chose dans cette conception malheureuse qui a consisté à restaurer la tribune, parce qu'on n'avait pas pu restaurer un trône au delà des mers. Peut-être encore est-il permis de croire qu'avec son bon sens rebelle aux emballements, Morny eût défendu l'Empereur contre l'incompréhensible frénésie guerrière qui s'alluma en France, lorsqu'on y apprit que Prim offrait l'Espagne à un Hohenzollern. Il eût peut-être trouvé la phrase que personne ne prononça et qui eût détourné l'orage, en prédisant que les Espagnols sauraient bien, dans leur orgueil national, se débarrasser d'un prince allemand, comme ils devaient plus tard se débarrasser d'un prince italien.
Quoiqu'il en soit, derrière son cercueil il y avait une réelle consternation. On n'était pas encore arrivé, à ce moment-là, à faire maudire le coup d'Etat par la France qui l'avait acclamé; néanmoins, tous ces généraux, tous ces fonctionnaires, qui avaient collaboré au coup d'Etat et qui en avaient tiré leur fortune, ne voyaient point partir sans un serrement de cœur l'homme qui avait été la cheville ouvrière de ce coup d'Etat, et qui en portait le souvenir avec orgueil et désinvolture.
Comme de juste, dans cette assistance abondaient les anecdotes que racontaient sur les événements ceux mêmes qui en avaient été les acteurs. En voici une qui m'est restée dans la mémoire.
Pour bien juger le coup d'Etat, il faut se souvenir qu'il était réclamé non seulement par ceux qu'on appelle les « gens d'ordre » et qui ont été et sont toujours la majorité, mais encore que sa nécessité a été admise par
la plupart de ceux-là mêmes qui devaient en être les victimes.
Or, par une belle soirée du printemps de 185 1 , trois hommes causaient de l'obligation où se trouvait le Prince d'en appeler à la force. Ces trois hommes se nommaient, M. Thiers, le général Changarnier et le comte de Morny. C'était chez ce dernier qu'avait lieu l'entrevue. Tous trois étant d'accord pour penser qu'un coup d'Etat était indispensable, on en discuta le mode opératoire et on mit sur le tapis les noms des personnes à faire arrêter. L'arrestation du colonel Charras rallia tous les suffrages. Le général Changarnier proposa celle du général Cavaignac, pour lequel il ne se sentait aucune sympathie. — « Cette arrestation ne serait pas politique, dit M. Thiers; le général Cavaignac, en noyant dans le sang l'émeute de juin, en 1848, a rendu au pays un service qu'aucun homme d'ordre n'a le droit d'oublier. "En revanche, on ne peut se dispenser d'arrêter préventivement le général de Lamoricière, bien plus actif, bien plus remuant que le général Cavaignac, et bien plus capable d'offrir à la résistance un chef et un centre d'action. »
M. Thiers ne pardonnait pas au général de Lamoricière quelques plaisanteries et quelques manques de respect. Ce général était rebelle à l'éloquence de M. Thiers, et affectait de se tenir en dehors de ses séductions. Le comte de Morny ne discuta point ces deux noms, et de sa voix lente et douce il se contenta de faire une théorie générale sur l'arrestation en matière politique.
— Pendant les temps de trouble, dit-il, arrêter un homme de parti, c'est non seulement protéger sa personne, mais c'est encore lui rendre un très grand service, en mettant sa responsabilité à couvert vis-à-vis des siens, et en le préservant d'eux et de lui-même.
Quelques mois plus tard, dans la nuit du Ier au 2 dé-