LES GÉNÉRAUX FRANÇAIS ET ALLEMANDS
En face de ces chefs français, jaloux les uns des autres, prêts à s'abandonner au moment du danger, et dont un souverain malade et sans prestige ne peut comprimer par la crainte les rivalités, nous voyons chez les chefs de l'armée allemande, non seulement les plus brillantes qualités militaires, mais une solidarité parfaite qui les fait courir au secours les uns des autres, et se porter spontanément droit au canon, pour se soutenir mutuellement dans une offensive dont rien ne les distrait. Ils savent parfaitement, pour compenser la supériorité de nos fusils, déployer une artillerie qui nous atteint à 2,500 mètres, alors que la nôtre ne peut ouvrir un feu efficace qu'à 1,500 mètres.
Enfin que dire? Ils nous ont battus grâce aux qualités qu'ils nous ont enlevées et que, j'espère, nous avons désormais reconquises.
C'est à ces choses que je pensais au fond de ma captivité. Les jours s'écoulaient à Bonn, dans une tranquillité qui n'était troublée que par les nouvelles grandissantes de nos désastres nationaux. La ville était paisible. L'Université, qui l'anime par la turbulence de ses étudiants, avait été partiellement dépeuplée par la guerre, et il ne restait plus que de tout jeunes gens occupés de leurs études et les graves professeurs à lunettes, qui ne songeaient pas le moins du monde à faire du tapage dans les rues. Nous n'avions pas à Bonn de dépôt de prisonniers français, et nous n'avions pas sous les yeux le spectacle attristant des misères imposées à nos pauvres soldats. De loin en loin, nous voyions passer quelques émissaires. Les uns allaient leur porter des secours recueillis par des souscriptions en France. D'autres, sous ce prétexte charitable, venaient prendre langue jusque chez les officiers, dans le but évident de les rallier au gouvernement nouveau. Je reçus quelquesunes de ces visites suspectes, et je mis à la porte, sans les écouter, ces ambassadeurs marrons. Les officiers
assez nombreux, qui avaient choisi Bonn comme résidence, y vécurent en parfaite intelligence, à l'exception d'un seul, le colonel Martin, dont j'ai raconté plus haut les frasques et qui fut mis à la raison par le commandant de la place, un jeune lieutenant de hussards. Les habitants se montraient pleins d'égards envers eux. 11 n'y avait pas de garnison en ville, et l'existence de l'armée allemande ne nous était guère révélée que par un dépôt de blessés et de convalescents situé dans un petit village, aux portes de la ville, et par le passage à peu près quotidien de trains emmenant en France des détachements de troupes, et surtout du matériel d'artillerie. Quand la nouvelle d'un des succès de l'armée allemande parvenait officiellement jusqu'à nous, elle donnait lieu à quelques petites manifestations anodines : drapeaux accrochés aux fenêtres, rares illuminations dans la soirée et chants patriotiques dans les brasseries, mais sans la moindre allure provocatrice envers nous. Je m'abstenais de toutes relations avec les habitants, encore bien qu'il y eût, dans la ville ou dans les environs, des maisons agréables à fréquenter, et entre autres celle de la femme d'un ancien attaché militaire prussien à Paris, Mme de Loë. Aide de camp du Roi, destiné à une très brillante carrière, le colonel de Loë n'avait jamais caché ses sympathies pour la France, et quelques-uns de nos jeunes gens se crurent obligés d'aller présenter leurs devoirs à sa femme. Ils trouvèrent auprès d'elle un accueil sympathique et compatissant. Quant à moi, je restai cantonné à l'hôtel Bellevue, sans aucunes relations, comme j'étais resté dans mon quartier général, sous Metz, et je m'abstins même de demander au commandant de place la permission de visiter les environs de Bonn. J'attendais que tout fût fini dans notre malheureux pays. Je n'avais, d'ailleurs, aucune illusion sur l'issue de la guerre, et je savais d'avance que les troupes sans expérience et sans