LE PASSAGE DU NOUVEL EMPEREUR
cohésion, levées par la délégation de la Défense nationale, seraient impuissantes à accomplir une tâche qui avait été au-dessus des efforts des armées impériales.
Le 18 janvier, on illumina un peu plus brillamment que de coutume, pour célébrer la proclamation de l'empire d'Allemagne. Le 26, on réillumina pour solenniser la chute de Paris, précédée de la bataille de Montretout, qui n'avait pas eu d'autre but que de faire tuer quelques gardes nationaux, pour démontrer aux autres qu'il était impossible de sortir. Ce Lamartine en pantalon rouge qui s'est appelé le général Trochu avait terminé sa carrière et usé sa popularité. Quelques jours plus tard, l'empereur Guillaume, rentrant dans ses Etats, traversait la gare de Bonn, décorée de drapeaux et de branches vertes de sapin. Toute la population se porta au-devant de lui pour l'acclamer. C'était le droit des Allemands de célébrer leur triomphe, et nous eussions été très mal venus à nous en plaindre.
Au moment où Paris, vaincu, tirait son dernier coup de canon, dans un hôtel de Besançon, Bourbaki, désespéré, essayait de se faire sauter la cervelle. Victime innocente des intrigues misérables de Régnier, abreuvé d'amertumes depuis son départ de Metz, ne pouvant plus , malgré les promesses formelles du maréchal Bazaine, revenir prendre le commandement de la Garde impériale, il était allé, le désespoir au cœur, se mettre à la disposition de la délégation de Tours. On l'envoya à Lille, pour organiser l'armée du Nord que le commissaire général Testelin, muni de pleins pouvoirs, confia au général Faidherbe. Rappelé à Tours, le général Bourbaki fut nommé d'autorité commandant de l'armée de l'Est, formée d'une moitié de l'armée de la Loire, scindée en deux, après la perte de la bataille d'Orléans. Malgré ses observations, malgré ses supplications, il fut chargé d'une mission au-dessus des forces humaines. Et, non seulement on lui imposa ce commanniê 16
dément, mais on lui imposa encore la surveillance d'un jeune homme, qui dissimulait sous le nom de Sers sa nationalité polonaise, et qui remplissait auprès de lui des fonctions analogues à celles dont étaient investis, sous la première République, les représentants du peuple en mission aux armées. Et, à mesure que ses troupes en guenilles fondaient au milieu des neiges, le malheureux général devait subir les dépêches, presque les invectives du délégué à la Guerre, M. de Freycinet, qui lui reprochait son apparente inaction. La retraite sur Pontarlier s'imposait, prélude d'un passage en Suisse et d'un désarmement. Le général, affolé par ses revers, par les suspicions qu'il sentait peser sur lui, par les reproches immérités du gouvernement, se tira dans la tête un coup de revolver dont la balle, heureusement, dévia sur l'os temporal. Il survécut, et put voir enfin la justice triompher de la calomnie.
Cependant, son armée, oubliée par Jules Favre, au moment de l'armistice, était contrainte d'aller déposer les armes sur le sol helvétique. L'armée de Chanzy était mise hors de cause par la perte de la bataille du Mans. La France n'avait plus ni armée ni capitale. La paix s'imposait. Notre captivité dura encore un mois et demi. Ce fut le 14 mars, seulement, que le commandant de la place de Bonn nous fit prévenir que les prisonniers qui voudraient rentrer en France, à leurs frais, pouvaient demander le certificat constatant leur libération régulière, un « legitimirt », comme ils disent. Je répondis que je payerais volontiers les frais de mon rapatriement, mais que je n'avais aucune faveur à demander à l'autorité allemande, et que j'attendrais qu'elle prît elle-même l'initiative de ma libération. Aussitôt, je reçus un avis officiel portant que je pouvais passer à la Commandatur, où la pièce nécessaire était préparée. Je ne me le fis pas dire deux fois, et le lendemain, 15 mars, laissant à mon ordonnance le soin