‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 142 sur 309 · L'ARMÉE ACCLAMÉE · texte numérisé non relu

L'ARMÉE ACCLAMÉE

cément débraillée, malgré ses effets usés. Un petit homme en redingote, assis dans un fauteuil, remplaçait le Souverain à cheval à la tête d'un état-major doré. Des haillons sans couleur étaient substitués aux tuniques, aux dolmans, aux habits, aux plumets, aux dorures, aux galons d'autrefois. Quelques mois avaient suffi pour dévorer toutes ces splendeurs, pour anéantir toutes ces forces et tout ce prestige. Mais néanmoins, sur ces nappes de baïonnettes, sur le champ de coquelicots éteints que formaient les képis, dans cette plaine où avaient paradé les vainqueurs, il semblait qu'un souffle de résurrection passait sur la patrie encore envahie. Il semblait aussi qu'une cérémonie auguste de réconciliation s'accomplissait entre la population et l'armée. J'eus l'honneur de faire défiler hussards, chasseurs, dragons et cuirassiers devant les Parisiens qui les acclamèrent, les cuirassiers surtout, en souvenir de Reichshofen.

Auparavant, le général Le Flô, nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, avait cédé le ministère de la Guerre au général de Cissey, dont la nomination avait été bien accueillie par l'armée. Officier d'état-major instruit, éclairé, chef d'état-major du général Bosquet pendant la campagne de Crimée, divisionnaire d'infanterie à Metz, négociateur par ordre de la capitulation de l'armée de Bazaine, le général de Cissey avait l'esprit plus ouvert que brillant, et, sans être un novateur forcené, il comprenait que de grandes modifications militaires s'imposaient, qu'il se promettait d'étudier en conscience. D'ailleurs, M. Thiers s'occupait trop des choses de l'armée et s'y croyait trop compétent pour ne pas diriger lui-même le ministère de la Guerre, et pour ne pas réduire le ministre à l'état de premier commis.

Le maréchal de Mac Mahon resta commandant en chef de l'armée de Versailles, dont le quartier général

fut maintenu à Versailles, siège officiel du gouvernement. Le général de Ladmirault, nommé gouverneur de la Capitale, placée sous le régime de l'état de siège, passa le Ier corps au général Montaudon. Le commandement du 2e corps était devenu vacant par la nomination du général de Cissey au ministère de la Guerre , et M . Thiers me l'avait promis; car les circonstances ne rendaient plus nécessaire le rassemblement de la masse de cavalerie qui formait mon 3e corps. Mais le général de Cissey imagina une combinaison qui, sans me froisser, lui permettait de satisfaire son ami, le général Bataille, grièvement blessé sous Metz. Il lui donna le 2e corps, et me laissa le 3e, en le modifiant. Une de mes trois divisions de cavalerie fut envoyée à Lyon et remplacée par la division d'infanterie du général Metman, provisoirement campée autour de Rambouillet, en attendant sa rentrée à Paris.

M. Thiers avait une marotte; il voulait, en temps normal, établir les troupes dans des camps, au lieu de les laisser dans leurs garnisons. Il avait imaginé le camp de Rocquencourt, près de Versailles, et celui de Saint- Germain pour la cavalerie; le camp du Ruchard, près d'Azay-le-Rideau; le campd'Avor, près de Bourges. Il voulait réunir dans chacun d'eux trois divisions d'infanterie. Le merveilleux parti que Napoléon tira du camp de Boulogne pour l'instruction de la Grande Armée lui faisait croire que le maintien des armées dans les camps, pendant la paix, était un régime idéal. C'est une grave erreur. Un pareil système engendre l'oisiveté, le découragement, au milieu des hommes, retranchés du monde et privés des distractions de la vie civilisée. Les officiers en souffrent encore plus que la troupe; et ce serait là le plus sûr moyen de leur faire prendre en grippe le métier militaire. Ce projet, heureusement, fut abandonné. Le corps de réserve du général Vinoy fut dissous. Ses éléments furent répartis

Page 1