LA MAJORITÉ
aux grandes affaires par le maniement des petites, et s'ils avaient la bonne volonté, ils n'avaient pas cette instruction technique dont l'absence stérilise les meilleures intentions.
Le pays était allé à eux parce qu'il voulait la paix, et parce qu'avec son admirable instinct, il ne voulait plus des républicains qui avaient exploité la guerre. Certainement, ce pays leur avait donné carte blanche, et, en leur confiant la mission de le sauver de l'ennemi, il ne leur avait pas refusé celle de le sauver de l'anarchie. En fait et en droit, ils étaient omnipotents et constituants. Mais, s'ils pouvaient légitimement donner un corps au rêve de toute leur vie et réaliser leur idéal monarchique, ils se trouvaient devant des difficultés qui eussent fait reculer des hommes d'État rompus au métier, et devant lesquelles ils devaient se briser. Et devant ces difficultés leur nombre même, qui constituait leur légitimité et leur force vis-à-vis du pays, devenait une faiblesse insurmontable. Une entreprise aussi délicate qu'une Restauration, une entreprise qui exige autant d'habileté dans sa préparation que de décision dans son exécution peut être l'œuvre d'un homme animé par un grand caractère; elle peut être l'œuvre d'un groupe restreint d'individus habitués à marcher ensemble, solidarisés par l'ambition, par l'intérêt, par une foi et un enthousiasme communs ; elle ne peut pas être, elle ne sera jamais l'œuvre d'une assemblée, c'est-à-dire l'œuvre d'une foule, parce que les deux conditions nécessaires au succès, le secret et l'énergie, sont impossibles à obtenir d'une assemblée.
Ce n'était pas, d'ailleurs, en elle-même que la majorité rencontrait son principal obstacle, car cet obstacle, à la rigueur, elle eût pu le tourner, en se subordonnant à un comité d'exécution, ou même à un homme qui se fût imposé. C'était en dehors d'elle-même, c'était dans le pays qui allait se diviser, en même temps qu'il allait
se reconnaître et reprendre possession de lui-même ; c'était dans l'ennemi vainqueur dont les bataillons couvraient encore une partie de la France; c'était enfin dans le chef même du pouvoir qu'elle avait provisoirement établi.
La visite du comte de Paris à Frohsdorfï, la réconciliation des deux branches de la Maison de France, par la soumission de la branche cadette à la branche aînée, étaient le prologue nécessaire d'une restauration monarchique, puisque, sans elle, on se serait trouvé devant deux tronçons de famille royale qui, tous deux, avaient gouverné le pays. Mais si, à la suite de ces démarches, il n'y avait plus qu'un prétendant reconnu, il y avait encore, les faits l'ont montré, deux partis monarchiques : les légitimistes et les orléanistes, dont l'alliance était bien précaire, car leurs idées étaient bien différentes; l'un représentant les vieilles règles du droit royal, et l'autre représentant les traditions nouvelles du parlementarisme; le premier se méfiant des habiletés du second, et le second se méfiant des imprudences du premier; d'où une première cause de faiblesse.
Et puis, cette monarchie désormais unique, ceux-là mêmes qui la désiraient le plus éperdument auraient voulu lui épargner les inconvénients de la tâche qu'ils la disaient seule capable de remplir. Après la Commune, il y avait des rigueurs à exercer; après la guerre, il y avait des blessures à panser douloureusement, il y avait des sacrifices à imposer, sous toutes les formes, au pays. Il fallait lui demander de l'argent pour payer l'indemnité de guerre. Il fallait encore lui demander de l'argent pour payer les frais de la reconstitution de l'armée. Il fallait réclamer de lui un impôt encore plus dur que les impôts d'argent : l'impôt du sang, le service militaire universel et obligatoire, comme en Allemagne. Or, les peuples sont de grands enfants qui pardonnent volontiers à leurs bourreaux, mais parfois ne