M. THIERS ET LES MONARCHISTES
pardonnent pas à leurs médecins. L'Assemblée nationale n'aurait pas voulu que le Monarque, à son retour, fût forcé de punir et de contraindre. Elle ne voulait pas que le don de joyeux avènement du comte de Chambord fût l'établissement de quelques millions d'impôts perpétuels et l'entrée de toute la jeunesse française sous les drapeaux. Elle désirait que les mesures désagréables fussent anonymes, et, avant de rendre la maison à celui qu'elle en considérait comme le légitime propriétaire, elle entendait que cette maison fût nettoyée et réparée. Par un calcul bien humain, le Prétendant lui-même acceptait sans protester cette combinaison. Il n'était pas fâché d'être précédé par un liquidateur chargé des besognes répugnantes. Il préférait ne rentrer que pour pardonner, pour adoucir et pour dégrever.
C'était là une conception tout à fait fausse et même un peu enfantine. Le simple bon sens permettait de prévoir que ceux qui auraient été à la peine voudraient être à l'honneur, et que le locataire chargé d'essuyer les plâtres pourrait très bien vouloir, après avoir bravé les rhumatismes, ne pas déguerpir de la maison assainie. Les monarchistes de l'Assemblée auraient donc dû, préalablement, opérer par eux-mêmes les amputations et réparations nécessaires. Au lieu de cela, ils s'étaient laissé éblouir et dominer, dans une incompétence dont ils avaient conscience, par le vieil homme d'Etat qui leur était apparu, à Bordeaux, dans tout le prestige de sa longue carrière. Ils s'étaient accrochés à M. Thiers, comme on s'accroche à un sauveur, et le malin vieillard s'était laissé faire. Il avait accepté leur confiance. Il l'avait justifiée par son travail et par son habileté; mais l'abnégation n'était point sa vertu favorite, et il espérait bien, au lieu de les remettre au souverain légitime, garder pour lui les clefs de la maison. Il manœuvra avec une dextérité et une souplesse
extrêmes, opposant l'une à l'autre les deux fractions du parti monarchique, entretenant leurs divisions, calmant leurs impatiences, exploitant leur patriotisme. Quand il voyait les monarchistes décidés à brusquer les choses, il ne manquait pas de leur montrer la France affaiblie, agonisante, et de leur dire : « Ne faisons pas de bruit dans la chambre de la pauvre malade. » Et les braves gens, attendris, se retiraient sur la pointe des pieds.
Et puis, M. Thiers avait encore une corde à son arc; pendant qu'il calmait les monarchistes, il se conciliait les républicains; il prenait des engagements avec leurs chefs, soit au moment des troubles de province, soit après; et ceux-ci, avec un indéniable sens politique, comprirent bientôt qu'ils hériteraient de lui avec un peu de patience, et que ce titre de Président de la République, arraché à la faiblesse de la majorité, serait l'acte de naissance officiel de leur gouvernement. Ils le soutinrent . Ils apparurent aux yeux des électeurs comme des partisans du gouvernement, et peu à peu le suffrage universel, toujours docile aux pouvoirs établis, afflua vers eux; tant et si bien que, lorsque les monarchistes, pour me servir d'une expression familière, s'aperçurent qu'ils étaient roulés, il n'était plus temps pour eux de recouvrer les positions perdues.
Enfin, et ce fut là un obstacle sur lequel on n'a pas assez insisté, ce fut aussi un puissant appui pour M. Thiers : l'Allemagne ne voulait pas d'une restauration monarchique. A tort ou à raison, M. de Bismarck considérait la République comme un gouvernement avec lequel nous recouvrerions peut-être les ressources matérielles, qui nous étaient nécessaires pour faire face aux engagements pris envers lui, mais avec lequel nous ne recouvrerions jamais assez de santé morale et même physique pour reprendre à l'Allemagne ses conquêtes.
M. de Bismarck était et se disait monarchiste, des