‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 146 sur 309 · LES PRINCES D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

LES PRINCES D'ORLÉANS

éperons à la pointe du casque. Il considérait la monarchie comme un gouvernement supérieur et, par conséquent, comme un gouvernement excellent pour l'Allemagne. Il considérait la République comme un gouvernement inférieur et par conséquent assez bon pour la France. Il savait qu'après quinze années, la Restauration, à la veille de sa chute, avait été sur le point, tout en conquérant l'Algérie, de donner à la France relevée la rive droite du Rhin, et il ne voulait point se prêter à une expérience nouvelle des vertus reconstituantes de la monarchie. A tort ou à raison aussi, il avait peur des tendances cléricales du comte de Chambord; et, déjà résolu à entamer dans son propre pays la lutte contre les catholiques, connue sous le nom de Kulturkampf, allié sincère de la Maison de Piémont, maîtresse de Rome enlevée au Pape, il n'éprouvait nullement le besoin, en se prêtant à la restauration d'une monarchie chrétienne en France, de fournir à la Papauté un tel dédommagement et à ses alliés un tel sujet de crainte. De telle sorte que le Prétendant pouvait redouter d'apporter avec lui à ce pays non encore reconstitué, sinon la guerre immédiate, du moins l'hostilité de ses vainqueurs.

Cette situation confuse, inextricable, se traduisit par des hésitations, des atermoiements dont bénéficièrent d'abord M. Thiers, et ensuite la République.

Au mois de juin, le duc d'Aumale et le prince de Joinville, élus membres de l'Assemblée nationale, vinrent prendre séance, et ce ne fut pas sans une bien vive émotion que je revis, après vingt-trois ans d'absence, mon ancien général d'Afrique, le brillant Prince à qui je devais le ruban rouge que je portais depuis vingt-huit ans déjà. Il m'accueillit comme on accueille un ancien compagnon d'armes, apportant avec lui les chers souvenirs de la jeunesse. Je crus un instant — pourquoi ne pas l'avouer? — que sous une forme quel-

conque et avec l'appui de l'ancien ministre de son père, il allait devenir chef du gouvernement. Et peut-être cette combinaison, qui était, d'ailleurs, impossible en face de la majorité de l'Assemblée, eût-elle consolidé en France l'esprit monarchique qui renaissait. Mais M. Thiers était là, et il sut parer à ce danger comme aux autres.

Ses négociations machiavéliques avec tout le monde n'empêchaient pas M. Thiers — et c'est une justice à lui rendre — de s'occuper activement de la reconstitution de l'armée. Il avait institué dans ce but deux grandes commissions techniques appelées : l'une, le Conseil supérieur de la Guerre; et l'autre, le Conseil de Défense. Dans le Conseil supérieur de la Guerre figuraient les maréchaux de Mac Mahon et Canrobert, plusieurs des principaux généraux et des fonctionnaires de l'ordre civil signalés par leur compétence dans les questions militaires. Je fus appelé à en faire partie. Nos séances étaient irrégulières, tantôt très rapprochées, tantôt fort espacées. Les débats, assez confus, n'étaient pas méthodiquement dirigés. S'ils portaient parfois sur des questions d'un puissant intérêt, ils portaient parfois aussi sur des questions d'un intérêt moindre dont la solution eût pu être, avec avantage, abandonnée à l'un des bureaux du ministère de la Guerre, et souvent ils s'égaraient sur des sujets étrangers à l'objet de nos réunions. M. Thiers présidait invariablement ces séances du Conseil supérieur de la Guerre, et, quand il était en verve, elles se transformaient en une interminable conférence où il parlait de tout, excepté de l'armée.

Je me souviens qu'un jour il nous tint, pendant deux heures, sous le charme de sa parole, pour nous expliquer le mécanisme des opérations financières à l'aide desquelles il réunissait les fonds nécessaires au payement de l'indemnité de guerre qu'on acquittait par

Page 1