‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 147 sur 309 · LA COMMISSION DES GRADES · texte numérisé non relu

LA COMMISSION DES GRADES

acomptes de cinq cents millions. Dans le premier élan, on avait émis l'idée d'une grande souscription patriotique destinée à solder cette indemnité, et M. Thiers était trop homme de gouvernement pour ne pas savoir que l'initiative individuelle, en face d'une pareille opération, ne pouvait aboutir qu'à un échec ridicule, sinon à une véritable catastrophe qui eût fait disparaître de France tout le numéraire disponible. On avait déjà assez des difficultés réglées et coordonnées pour ne pas aller se jeter dans le désordre et le gâchis, puisqu'il avait fallu remplacer par des coupures de vingt francs les louis d'or momentanément disparus. Aussi M. Thiers, mécontent de jouer le rôle ingrat qui consiste à décourager les bonnes volontés, ne décolérait-il pas, « Voyezvous, nous disait-il, en donnant un tour pittoresque aux réflexions de son bon sens, les écus sont comme les soldats; quand on les mobilise, il ne faut pas se laisser déranger par le zèle des amateurs. En matière financière, comme en matière militaire, il n'y a de bon que les troupes régulières. Les volontaires et les francstireurs font de la mauvaise besogne. »

Enfin, il n'était tenu qu'un procès-verbal très sommaire de nos délibérations, et rarement, je dois le confesser, nous avons abouti à une solution pratique. Il n'en pouvait pas être autrement. Le Conseil supérieur de la Guerre, à cette époque-là, n'avait ni attributions limitées ni pouvoirs définis. L'Assemblée nationale souveraine avait pris, par ses grandes commissions parlementaires, l'initiative de toutes les réformes, et, dans les questions militaires encore plus que dans les autres, elle entendait ne se dessaisir d'aucune parcelle de son omnipotence. C'est ainsi qu'elle avait institué, sous la présidence du général Changarnier, la commission parlementaire chargée de la re vision des grades. Pendant tout le siège de Paris et pendant toute la durée de la guerre en province, il y avait eu une véritable orgie de

promotions, et l'avancement avait été distribué sans mesure et sans respect des droits acquis. Il en était résulté des faits extraordinaires, scandaleux et intolérables; et cette commission dut examiner la situation de tous les officiers promus pendant la guerre. Ses décisions étaient sans appel. Elle se montra, on peut le dire , consciencieuse et bienveillante . Cependant , comme tous les avancements n'étaient pas justifiables, elle ne pouvait pas les sanctionner tous. Mais, comme aucun officier ne se croyait injustement récompensé, elle fut assaillie par le flot des colères et le déluge des récriminations, lorsqu'elle dut ramener en arrière des gens qui avaient pris une inique avance.

Je choisis encore un exemple, parce qu'il porte sur un homme auquel l'avenir réservait une assez triste célébrité. Avant la guerre, le capitaine Boulanger faisait partie du cadre de l'Ecole militaire. Il fut régulièrement nommé chef de bataillon, à la déclaration de guerre. Pendant le siège de Paris, il se comporta fort bravement et fut même sérieusement blessé à Champigny. Mais il n'en est pas moins vrai qu'en moins de six mois, il devint successivement lieutenant-colonel, officier de la Légion d'honneur, colonel, commandeur de la Légion d'honneur. C'était beaucoup. C'était trop. La commission des grades ne commit aucune injustice en le ramenant au grade de lieutenant-colonel. Mais le mécontentement qu'il ressentit de ce qu'il considérait comme une avanie contribua, je le crois, à l'orientation politique de sa carrière, où il devait trouver si vite, pour me servir d'une expression banale à force d'être classique, la roche Tarpéienne auprès du Capitole.

Il y avait encore autre chose à liquider que le payement de l'indemnité de guerre et la situation des officiers dans l'armée. Les règlements militaires veulent que tout commandant de place qui a capitulé, comme

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