‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 148 sur 309 · LE CONSEIL D'ENQUÊTE · texte numérisé non relu

LE CONSEIL D'ENQUÊTE

tout capitaine qui a perdu ou même avarié son vaisseau, passe devant un conseil d'enquête, chargé non pas de prononcer un jugement, mais d'émettre un avis. En conséquence, un conseil d'enquête présidé par le maréchal Baraguey d'Hilliers dut examiner la conduite de tous ceux qui avaient commandé les places rendues. Il eut des éloges à décerner, Dieu merci! Il eut plus d'une fois à rendre hommage au devoir accompli par de braves gens ; mais il eut aussi des blâmes à formuler, et le plus sévère de tous ces blâmes tomba sur l'homme qui avait occupé la plus haute situation militaire dans ce pays-ci, sur le généralissime des armées impériales, sur le maréchal Bazaine, qui dut répondre, devant le conseil d'enquête, de la reddition de la place de Metz et de la capitulation de son armée.

Le maréchal Baraguey d'Hilliers n'avait aucune hostilité préconçue contre son collègue. Ils avaient combattu ensemble, et le président du conseil d'enquête prisait fort les talents et le courage militaires de l'officier qui, pendant la campagne d'Italie, commandait l'une des divisions de son corps d'armée. Par conséquent, si l'avis du conseil d'enquête fut sévère, on ne peut pas dire qu'il fut partial. M. Thiers aurait voulu que les choses en restassent là. Il lui répugnait profondément de déférer le maréchal Bazaine devant un conseil de guerre, et il jugeait démoralisant, pour l'armée autant que pour le pays, le spectacle d'un maréchal de France condamné et dégradé. Mais le malheureux Bazaine, mal conseillé, donna une nouvelle marque de cette inconscience que, plus d'une fois déjà, j'ai relevée dans sa carrière, en réclamant des juges, et en n'acceptant pas silencieusement un blâme sans sanction qu'il considérait, avec raison, d'ailleurs, comme attentatoire à son honneur. Bon gré, malgré, M. Thiers dut accepter que le Maréchal se constituât prisonnier. Mais il atermoya et finalement légua le procès Bazaine à son successeur.

Ce procès devait être une des pages douloureuses de mon ministère.

On a peut-être pu voir dans les pages qui précèdent que, sans nourrir aucun fanatisme pour M. Thiers, je me suis efforcé d'être juste envers lui, en séparant son rôle politique que je n'admire pas, de son rôle militaire qui mérite d'être loué. M. Thiers aimait l'armée. Il avait sur cette grande institution, à laquelle j'avais voué ma vie, des idées qu'on jugeait, à ce moment-là, rétrogrades, puisqu'il combattait de toutes ses forces le service à court terme, mais qui, par bien des points, touchaient aux miennes. M. Thiers, en outre, nous donnait ce sentiment de confiance et de sécurité que les généraux n'accordent qu'aux meilleurs d'entre eux, en nous inspirant cette conviction qu'il était supérieur à toutes les intrigues, ennemi de toutes les injustices, et que, pendant que nous ferions face aux dures obligations de notre métier, il avait assez de perspicacité pour découvrir les bons serviteurs, assez de justice pour les soutenir, assez d'énergie pour les défendre. C'est un fait curieux à noter que, sous le règne éphémère de ce petit bourgeois, les sommets de l'armée ne furent tourmentés par aucune rivalité , et que cet homme , si peu militaire par son passé et son extérieur, reconstitua et gouverna l'armée, comme l'eût fait un souverain, soldat par naissance. A ce point de vue, j'avais donc un faible pour M. Thiers, et ce faible, j'aurais été un ingrat, si je ne l'avais pas nourri, caria bienveillance particulière du Président de la République à mon égard était à la fois persistante et ingénieuse, et M. Thiers ne négligeait aucune occasion de me la témoigner. Je ne parle pas, bien entendu, seulement des relations d'homme à homme, qui étaient tout à fait cordiales.

Comme commensal de la Présidence au moins autant que comme chef de corps, j'avais assisté à un grand dîner de gala donné .en l'honneur de l'empereur du

Page 1