‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 150 sur 309 · CASQUES ET DOLMANS · texte numérisé non relu

CASQUES ET DOLMANS

On cédait à cette époque déjà à la manie d'imiter tout ce qui se fait de l'autre côté du Rhin, où, à l'exception des hussards et des uhlans, toute l'armée, depuis l'Empereur jusqu'au dernier tambour, porte le casque à pointe, et on avait chargé un artiste de grand talent, Clesinger, le gendre de George Sand, de confectionner un modèle de casque adaptable à toutes les têtes, même à celles des généraux. Je pris tout simplement le casque des sapeurs pompiers de Paris qui avait fait ses preuves, j'y adaptai une crinière, j'y ajoutai une aigrette pour les cuirassiers ; le cimier resta en cuivre et la bombe fut faite en acier, et il est toujours en usage dans la cavalerie.

Mais la commission que je présidais discuta encore des choses plus intéressantes que des détails de tenue, et fit adopter quelques réformes auxquelles on n'a pas touché. Je mentirais , si je disais que nos travaux aboutirent facilement. Nous avions en face de nous des généraux qui n'étaient pas tous de la première jeunesse, et qui étaient assez portés à dénigrer tout ce qui pouvait contrarier de vieilles habitudes. J'étais bien soutenu par le ministre de la Guerre ; mais ses bureaux me faisaient une opposition sourde, et la direction de la cavalerie au ministère était dirigée par un officier laborieux, consciencieux, que j'estimais beaucoup, mais animé d'un esprit timoré, rebelle à toute innovation.

Depuis qu'il existe des ministres de la Guerre, les règlements, les arrêtés, les décisions s'empilent et s'accumulent en une telle masse qu'on n'a ni le temps ni le courage de coordonner tout cela, et d'annuler ce qui devient caduc en devenant contradictoire. C'est cet arsenal encombré qui constitue toute la puissance des bureaucrates. Dès qu'on veut faire un pas en avant, ils vous arrêtent net, en vous jetant dans les jambes quelques vieilles pièces inattendues, exhumées,

dénichées par eux. Très ferrés sur tout ce qui est tradition, ils ont horreur de tout travail nouveau, parce qu'ils s'y sentent impropres, et le meilleur moyen de leur plaire serait de s'endormir avec eux dans des habitudes invariables.

Néanmoins, la plupart des grandes réformes qui ont fonctionné depuis dans la cavalerie ont été élaborées par mes collaborateurs et moi. Ainsi, nous avons rendu, ou plutôt nous avons donné au capitaine commandant l'escadron, cheville ouvrière du régiment, l'intégralité de ses fonctions naturelles. Jadis, il était totalement étranger à sa troupe. C'était le capitaine instructeur qui instruisait les cavaliers, dressait et harnachait les chevaux. C'était le capitaine d'habillement qui s'occupait de la tenue et la fournissait. C'était le capitaine adjudant-major qui réglait le service intérieur, maintenait la discipline, surveillait la chambrée et l'écurie. Le trésorier administrait les fonds de l'escadron. La commission des ordinaires nourrissait les hommes. Et le capitaine commandant, responsable de tout cela, n'y avait aucune part. Nous lui avons appliqué ce principe, essentiel dans l'armée, que celui qui a la responsabilité de l'action doit avoir la responsabilité de la préparation ; que celui qui commande doit administrer. Et maintenant le capitaine commandant commande, administre, instruit, dresse, habille, nourrit, pétrit à son gré son escadron, sous la haute surveillance du colonel , chargé d'harmoniser et de fondre les éléments de son corps.

J'aurais voulu aller plus loin et entreprendre la grande réforme du règlement des manœuvres. Mais je n'avais pas encore l'autorité nécessaire pour vaincre les résistances que je pressentais, et auxquelles je me heurtai plus tard, lorsque je m'attaquai au fameux règlement de 1829, considéré jusqu'alors comme une œuvre immortelle.

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