UNE INSPECTION GÉNÉRALE
Malgré mes fonctions de commandant de corps , amoindries, du reste, par le départ de la division Metman qui, restée nominalement sous mes ordres, alla tenir garnison à Lyon et à Saint-Etienne, le ministre de la Guerre voulut me confier, en 1872, celles d'inspecteur général du Ier arrondissement de cavalerie, où se trouvaient l'école de Saumur et la section de cavalerie de l'école de Saint-Cyr. J'acceptai parce que j'avais des idées arrêtées depuis longtemps sur ces deux institutions, et je prie le lecteur, que ne rebutera pas la technicité des détails, de m'accorder, pendant quelques pages, l'aumône de son attention. Ces questions intéressent tous les militaires, et je m'efforcerai de les présenter le plus clairement et le plus brièvement possible.
J'avais compulsé, aux archives du ministère, tous les documents intéressant l'école de Saumur, avant de me mettre en route, et j'avais acquis la conviction que, depuis sa réorganisation, en 1826, et malgré ses transformations extérieures, l'école de Saumur, établissement très coûteux, très largement entretenu, fréquenté par les nombreux jeunes gens qu'y envoyaient, chaque année, les régiments de cavalerie, était restée immuable. On y montait toujours admirablement à cheval, et elle produisait de bons cavaliers, encore que les règles ne fussent pas fixées et que, suivant les préférences de l'écuyer en chef ou la mode, on passât de la méthode Baucher à la méthode d'Aure. Mais on y avait conservé le culte du littéral, du texte distribué en tranches et appris par cœur ; et l'élève réputé le meilleur était celui qui , ayant le plus de mémoire , pouvait réciter le plus grand nombre de pages d'une théorie apprise, pour ainsi dire, sans commentaires et sans explications.
Je désirais mieux. Je voulais qu'on apprît à ces jeunes gens à exercer leurs muscles, leur coup d'œil et
leur raisonnement par l'examen et la répétition de toutes les circonstances où la cavalerie peut jouer un rôle avant, pendant et après la bataille. Je voulais aussi que cette école fût une sorte de grande usine où les jeunes officiers trouveraient les connaissances nécessaires à tous les emplois qu'ils pourraient traverser, suivant leurs aptitudes, et où, sans avoir la prétention de devenir universels, ils apprendraient ce qu'on fait quand on est capitaine trésorier, ou capitaine instructeur, ou capitaine commandant. Une catégorie d'élèves m'intéressait surtout : celle des sous-officiers, élèves sous-instructeurs.
A la réorganisation de l'Ecole, le général Oudinot, un des auteurs du règlement de 1829, qui la commandait, avait obtenu que deux sous-officiers par régiment de cavalerie y fussent envoyés pour y passer deux ans ; après quoi, ils rentraient dans leur régiment pour y servir, dans l'instruction des recrues, d'auxiliaires au capitaine instructeur, qui lui-même devait avoir passé par l'Ecole. Seuls, les deux premiers de chaque promotion étaient récompensés et obtenaient les deux premières sous-lieutenances vacantes. Parmi les autres, cinq ou six étaient inscrits au tableau d'avancement pour l'épaulette, qu'ils attendaient souvent de longues années. Quant au reste, il marquait le pas, et souvent, des sous-officiers sortis de Saumur, après avoir travaillé comme des nègres et accompli des tours de force de mémoire, se voyaient primés et dépassés par des camarades qui étaient restés au régiment, sous l'œil des chefs dont ils avaient gagné la bienveillance. En outre, les colonels qui avaient sous la main de nombreux sous-officiers réengagés, affichaient la prétention de pouvoir former eux-mêmes leurs instructeurs, sans les envoyer à Saumur. Il en était résulté que l'Ecole était tombée dans le discrédit. On ne trouvait plus de sous-officiers de bonne volonté pour y aller, et on était