S. M. OSCAR II
Oscar II, duc d'Ostrogothie, né le 24 janvier 1829, avait succédé, le 18 septembre 1872, à son frère, le roi Charles XV, qui lui-même avait succédé, en 1859, à son père, le roi Oscar Ier, fils de Bernadotte, couronné roi de Suède sous le nom de Charles XIV. Bernadotte avait épousé Désirée Clary, fille d'un riche négociant marseillais, dont la sœur, Julie Clary, devint la femme de Joseph Bonaparte. Bernadotte était par conséquent allié à la famille impériale et beau-frère du roi d'Espagne, Joseph. Son fils, Oscar Ier, avait épousé Joséphine, duchesse de Bologne, fille d'Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie et duc de Leuchtemberg. Le roi Oscar 1 1 , qui me recevait, était donc à la fois le petitfils de Bernadotte et le petit-fils du prince Eugène. C'était un grand et beau cavalier, à la chevelure noire, à la barbe noire, entière et fournie, svelte, dégagé, sans l'ombre d'embonpoint. Il avait l'air à la fois sérieux et intelligent ; beaucoup de noblesse et de dignité dans l'attitude, beaucoup d'affabilité, de désir déplaire dans l'accueil; pas la moindre morgue. Il parlait le français sans aucun accent, et comme on parle sa langue maternelle. J'ose dire qu'avec lui je fus tout de suite à mon aise. Il avait épousé la princesse Sophie, fille de Guillaume, duc de Nassau, qui lui avait donné quatre fils. L'aîné, le Prince royal, était, en 1873, âgé de quinze ans, et c'était déjà un charmant jeune homme, portant élégamment l'uniforme d'officier d'infanterie. Le second portait l'uniforme d'officier de marine; le troisième, celui des lanciers; le quatrième n'était encore qu'un bébé de quatre ou cinq ans; mais, à toutes les fêtes de la Cour, les quatre princes faisaient une apparition plus ou moins longue, selon leur âge.
Après l'audience royale, j'eus l'honneur d'être présenté à la Reine régnante et à la Reine mère, fille du prince Eugène de Beauharnais. Puis, je retrouvai le salon d'attente avec ses chambellans, la galerie avec
ses maîtres de cérémonies et ses trabans, l'escalier avec ses pages, et enfin la cour d'honneur avec le bataillon d'infanterie, les batteries de tambour, l'air de musique et les voitures de gala, qui me ramenèrent à mon hôtel.
La journée du 9 et celle du 10 mai furent remplies par un échange de visites entre ambassadeurs extraordinaires. Le hasard qui avait fait de moi le doyen du Corps diplomatique simplifiait mon rôle, puisque je n'avais qu'à rendre les visites que je recevais, sans être obligé de prévenir personne. Aucun envoyé des Puissances étrangères ne manqua à cette règle des visites et à cet usage qui transforme, en pareille circonstance, les représentants de tous les peuples en une sorte de corporation internationale, où l'on se traite avec une courtoisie qui confine presque à la camaraderie.
C'est ainsi que je vis arriver, tout d'abord, à mon hôtel la fort nombreuse mission allemande. Elle avait pour chef le général de Blumenthal, qui, pendant la oruerre franco-allemande, avait exercé les fonctions de chef d'état-major général de l'armée commandée par le Prince royal, celui qui fut pendant cent jours l'empereur Frédéric III, le père de l'Empereur actuel. C'est dire qu'il avait une des plus grosses situations militaires en Allemagne. C'était l'homme le plus simple et le moins poseur qu'on pût rêver. Par exemple, soldat jusqu'aux moelles. En dehors des réceptions officielles, pour pouvoir circuler sans entasser les foules sur notre passage, nous avions tous arboré la tenue civile.
— Je me fais un drôle d'effet dans ces habits, me disait le général de Blumenthal. Figurez-vous que depuis l'âge de neuf ans, et ce n'est malheureusement pas d'hier, c'est la première fois que je me vois en bourgeois.
Dans toutes ses sorties, le général de Blumenthal emmenait sur le siège de sa voiture, à côté du cocher,