‹ Mes souvenirs (volume 3)Chapitre 174 sur 309 · MINISTRE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

MINISTRE DE LA GUERRE

Le général Borel. — Première séance. — Chez mon prédécesseur. — L'Usine militaire. — Les groupes. — L'équilibre parlementaire. — Trois présidents. — L'ordre moral. — M. le duc de Broglie. — M. Beulé. — M. Magne. — Un préfet difficile à caser. — Perplexités gouvernementales. — Le duc d'Audiffret-Pasquier.

Ce n'est pas à moi, ainsi que je crois l'avoir déjà dit, c'est au général Desvaux que le maréchal de Mac Mahon aurait voulu, au lendemain du 24 Mai, confier, avec le portefeuille de la Guerre, la mission de réorganiser l'armée. Mais le général Des vaux refusa obstinément. « Je n'appartiens à aucun parti, disait-il, à aucun groupe, à aucune coterie. Je suis un isolé, un solitaire. Pour remplir scrupuleusement mes devoirs militaires, je froisserai des intérêts, des ambitions, des avidités, et personne ne me défendra. Ma chute est donc inévitable à bref délai. Je ne veux pas tenter l'expérience. » Le général Des vaux était un sage. Il est probable que si j'eusse connu, à ce moment, sa réponse, encore bien qu'il fût mon ancien et qu'il eût été mon chef, la similitude de nos deux situations m'eût frappé. Cependant, j'étais beaucoup moins indépendant que lui vis-à-vis du Maréchal, qui, toute sa vie, a exercé sur moi une influence

irrésistible, faite du respect que m'imposait le chef et de la sympathie que m'inspirait l'homme. L'idée de discuter ses volontés ne me venait pas plus que la tentation de désobéir à mon capitaine ne me serait venue, quand j'étais sous-lieutenant.

Deux jours après, un télégramme, me mandant à Versailles, arriva à l'Ecole militaire, assez tard dans l'après-midi. J'étais sorti, et je ne pus arriver auprès du Maréchal qu'à sept heures du soir.

— Où diable étiez- vous donc? me dit-il. On ne peut plus vous trouver chez vous, maintenant!

Et, comme je m'excusais, alléguant que j'attendais ses ordres, dans la matinée :

— C'est bon! poursuivit-il. Alors, c'est convenu. Vous êtes ministre de la Guerre ?

— Si vous pensez, Monsieur le Maréchal, que je ne doive pas être trop insuffisant, je suis prêt à vous obéir.

— Vous vous en tirerez parfaitement ; c'est moi qui vous le dis. D'ailleurs, je serai là pour vous aider et vous soutenir. Maintenant, adieu! Il est tard; j'ai du monde à dîner. Je vous garderais bien, car c'est un dîner de ministres; mais je ne peux pas avoir deux ministres de la Guerre à la même table. Vous comprenez. A demain !

Le lendemain, nouveau télégramme m 'appelant à Versailles. J'arrivai à la gare Montparnasse au moment où le train partait, et j'entrai dans un wagon plein de voyageurs. J'en connaissais un; c'était le général de Ladmirault, gouverneur de Paris, qui devait être dans le secret de mes nouvelles fonctions, car il me traita avec une nuance de déférence qui, sans cela, n'eût pas été explicable. Les autres m'étaient totalement inconnus; mais je devais bientôt faire connaissance avec eux. Ils appartenaient tous au Cabinet ; c'étaient mes nouveaux collègues. Le gouverneur de Paris et moi, nous nous rendîmes ensemble chez le Maréchal, qui, me désignant

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