PREMIÈRE SÉANCE
qui je m'étais trouvé plus ou moins longtemps, pour leur apprendre ma nomination, pour les prier de m 'accorder un concours franc et loyal, et pour leur dire que mon plus vif désir serait, en quittant la situation, forcément transitoire, que j'occupais, de rester leur ami. Tous devaient me répondre dans les termes les plus aimables.
A l'issue de la séance, le Maréchal me retint, pour me dire :
— Maintenant, il vous faut aller chez le général de Cissey, pour le prévenir que vous le remplacez au ministère de la Guerre.
— Diable ! Monsieur le Maréchal, voilà une commission ennuyeuse! Est-ce que vous ne pourriez pas en charger un autre que moi?
— Du tout! C'est votre affaire. Allez chez Cissey et dites-lui que je vous ai nommé à sa place. Ce n'est pas plus difficile que cela. Par exemple, j'entends que vous ne fassiez aucun changement dans le haut personnel du ministère. Je ne veux pas que votre nomination paraisse un changement de système. Il y a surtout deux personnes que je désire que vous conserviez : le général Renson, directeur du personnel, et l'intendant général Guillot, directeur de l'administration.
Quand le Maréchal s'était prononcé aussi formellement, les observations étaient absolument inutiles. Cependant, j'étais persuadé qu'un ministre doit choisir lui-même ses principaux collaborateurs, et que lorsqu'il garde le personnel amené par son prédécesseur, disposé, par conséquent, à regretter un chef auquel il était habitué, il lui est bien difficile, sinon impossible, d'inculquer à ce personnel sa manière de voir. De là des tiraillements préjudiciables au service, et dont tout le monde souffre. Mais je me considérais déjà, et je me suis toujours considéré depuis, comme le lieutenant et le subordonné du Maréchal. En conséquence, je me
36o MES SOUVENIRS.
rendis tout d'abord chez le général de Cissey, dans le ravissant hôtel qu'il occupait sur l'avenue de Paris, à côté de la préfecture, réservée comme palais au chef de l'État. Bâtie par Louis XV pour Mme de Pompadour, cette demeure, qui allait devenir la mienne, avait servi, sous la Restauration, de résidence au capitaine des gardes du Corps et plus tard au commandant de la subdivision. La maison dans laquelle j'étais né était en face, et, tout enfant, j'avais passé des heures, le nez contre les vitres, à voir entrer et sortir les magnifiques soldats qui la fréquentaient.
En arrivant, j'expérimentai pour la première fois le tact quasi divinatoire des huissiers de ministère. Celui qui gardait la porte du général ne pouvait pas connaître ma nomination. Et cependant, au lieu de me faire faire antichambre, ainsi que c'est l'usage dans les hôtels ministériels, où l'on n'entre pas précisément comme dans un moulin, il se précipita et m'introduisit, avant même que j'eusse demandé si le ministre de la Guerre était visible. Je trouvai mon prédécesseur assis auprès de sa table de travail, et un peu accablé par un destin auquel, cependant, il devait s'attendre. Je m'acquittai de ma vilaine commission, avec tous les ménagements possibles, et je lui annonçai que j'étais chargé de la lourde et délicate mission de le remplacer.
— Je savais, me répondit-il, que je ne devais pas faire partie du nouveau cabinet du duc de Broglie, et je suis enchanté que ce soit vous qui me remplaciez. Je vous avais moi-même désigné au Maréchal, comme un des trois ou quatre généraux capables de tenir le ministère.
Je me mis à sa disposition pour tout ce qui pourrait lui être agréable, et lui annonçai que le Maréchal m'avait promis de lui conférer la médaille militaire. Cette distinction, un peu moins prodiguée qu'à présent, faillit, pour mes débuts, m 'attirer une mauvaise affaire avec