CHEZ MON PRÉDÉCESSEUR
l'Assemblée nationale. Le général avait été élu député, après les événements de la Commune, et une loi interdisait aux membres de l'Assemblée d'accepter une récompense quelconque, pendant la durée de leur mandat. On me menaça d'une interpellation, pour avoir passé outre à cette interdiction. Le général de Cissey me demanda de ne pas le laisser longtemps en nonactivité, car il n'avait aucune fortune, et sa solde d'activité lui était tout à fait nécessaire.
— Je suis autorisé à vous promettre, lui dis-je, que vous aurez le premier grand commandement vacant. Et ce ne sera pas long.
— Mais il y en a un qui est vacant et que je prendrais avec plaisir : le vôtre.
— Non, le Maréchal vient de le supprimer. Mais vous aurez mieux que cela. Très prochainement, le général Chanzy doit aller remplacer l'amiral de Gueydon, comme gouverneur général d'Algérie, et sa succession à Tours vous est réservée.
Le général de Cissey me pria encore de prendre auprès de moi ses officiers d'ordonnance, et, entre autres, son beau-frère, le capitaine Rigodit. J'y consentis volontiers et, le laissant un peu réconforté, je me transportai rue Saint-Dominique , pour annoncer à mes hauts fonctionnaires que je les gardais.
Depuis nombre d'années, j'étais en relations très amicales avec le général Renson. En pénétrant dans ses bureaux, je fus surpris de voir des visages moroses et allongés. Il régnait partout un air de désolation que la froideur et la solennité du général m'expliquèrent. Je lui dis que ma nomination ne comportait aucun changement de système, que le Maréchal tenait essentiellement à le conserver, et que je le priais de continuer à exercer des fonctions dont il s'acquittait à merveille. J'attendais des remerciements, car sa place était bonne, et agrémentée d'avantages accessoires qui n'étaient pas
à dédaigner. Il me répondit par un refus catégorique , alléguant des raisons de santé qui l'obligeaient à se retirer.
— Voyons, Renson, nous nous connaissons depuis longtemps. Je comprends les regrets que vous laisse le général de Cissey. Mais ce n'est pas là une raison pour quitter des fonctions où vous rendez de grands services.
Il resta inébranlable. Je n'en pus rien tirer, et je passai chez l'intendant général Guillot, grand personnage, conseiller d'Etat, directeur du contrôle, de la comptabilité, camarade d'école du maréchal Le Bœuf, avec qui j'avais eu aussi des rapports antérieurs très cordiaux. Je fus reçu d'une façon tout autre.
— Vous venez me demander ma démission? me dit-il gaiement.
— Au contraire, je viens vous demander de rester à votre poste et d'y continuer vos bons offices.
— Alors, j'accepte avec plaisir, et je suis charmé de vous avoir pour chef.
J 'étais moi-même non moins charmé que lui de l'avoir pour collaborateur. Depuis longtemps, il exerçait ses fonctions. J'étais persuadé que les recettes et les dépenses de la Guerre, soumises à un pareil contrôle, devaient être maintenues dans un équilibre parfait et dans un ordre irréprochable. Aussi, je ne fus pas peu surpris, lorsque lui ayant demandé, comme entrée de jeu, où nous en étions de notre budget, il me déclara qu'il lui était impossible de me renseigner.
Et pendant tout le temps que dura mon ministère, je n'en tirai jamais d'autre réponse.
Ce que j'aime avant tout, c'est l'ordre et la clarté. Ce que je désire surtout, c'est savoir continuellement où j'en suis par rapport à toutes choses, ne jamais rien laisser d'inexploré et d'inconnu derrière moi. Je ne suis certainement pas un homme d'affaires. Je ferais un très mauvais négociant. Mais pourtant, à cette époque déjà,