L'USINE MILITAIRE
après avoir traversé des situations où il me fallait à la fois administrer et combattre, arranger les choses et commander les hommes, j'avais certaines idées de mécanique commerciale. J'avais vu des patrons d'usine qui, eux aussi, administrent les choses et commandent les hommes, organiser des industries immenses et compliquées, avec un tel sens pratique que tous les matins, en se levant, ils trouvaient sur leur bureau leur situation exacte, formulée et condensée méthodiquement sur un quart de feuille de papier. Il me semblait qu'on devait pouvoir faire pour le ministère de la Guerre quelque chose d'équivalent. D'ailleurs, cela s'est fait jadis. L'usine militaire a eu un prodigieux patron qui, pendant des siècles encore, servira de modèle à tous les contremaîtres que le hasard lui impose. Ce patron s'est appelé Napoléon I*r. Ceux qui ont approché le grand Empereur savaient, et nous ont dit, qu'il avait dans la poche de son gilet de Casimir blanc, avec son tabac à priser, des petits morceaux de carton sur lesquels se trouvaient résumés les états de situation que, le soir, la nuit, dans ses palais, sous sa tente, dans les châteaux royaux, conquis par les armes, il lisait, disaiton, avec autant d'attrait que des romans. Ces petits morceaux de carton lui permettaient d'accomplir ces tours de force cérébraux, qui frappaient son entourage comme des prodiges. Grâce à eux, il savait à un homme près les effectifs présents aux corps, chaque matin. Grâce à eux, il pouvait dire à un colonel, partant pour l'Espagne : « En arrivant à Bayonne, vous trouverez tant de paires de souliers qui vous attendent. » Il me paraissait donc possible, en pleine paix, alors qu'on n'a pas à tenir compte des hasards des campagnes, de connaître jour par jour nos forces en hommes, en matériel et en pièces de cent sous. Il faut croire que c'était une chimère, et qu'avec notre organisation, où le désordre a pour mères la complication et la paperasserie, un mi-
nistre de la Guerre se laissera toujours damer le pion par un simple usinier.
Aussi, en retournant auprès du Maréchal, après cette première excursion dans mes bureaux, j'étais déjà désenchanté, et mon avenir ministériel me paraissait aussi terne que borné. Évidemment, les gens de l'Assemblée nationale, et en particulier les ministres, mes nouveaux collègues, me considéraient comme une quantité négligeable, puisque je n'étais pas député. Non moins évidemment, les gens des bureaux de la Guerre me voyaient arriver avec défiance et répugnance. J'étais, leur semblait-il, trop jeune, pour qu'ils pussent espérer m'immobiliser sous leur grappin. Cinquante-trois ans à peine! C'était presque le biberon pour un ministre, dans une institution qui tend à se gérontocratiser, puisque l'ancienneté est le seul mode d'avancement qui ne puisse pas prêter à la critique et à la rivalité. En outre, je sortais de la cavalerie, et les gens qui ne chevauchent que sur des fauteuils ont l'habitude bien humaine de se croire supérieurs à ceux qui s'asseyent sur des chevaux. Ils s'inclinent encore devant les chefs qui sortent des armes dites savantes, parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Mais, pour les conquérir tout à fait, ces chefs devraient ajouter au prestige de l'Ecole polytechnique celui de la paralysie. Enfin, c'était fait, il n'y avait plus qu'à marcher.
Le Maréchal auquel j'appris l'acceptation de l'intendant Guillot et le refus du général Renson, en ajoutant que j'avais sous la main un officier général très capable de remplacer ce dernier, me répondit :
— Du tout! Je tiens à Renson. Envoyez-le-moi. Je le chapitrerai.
Je le lui envoyai. Il le chapitra, et le général Renson consentit à rester directeur du personnel, dans une situation fausse pour nous deux, puisqu'en ne