ENTERREMENTS CIVILS
commanderez halte, vous rassemblerez votre peloton et vous lui ferez faire demi-tour, pour rentrer au quartier. En un mot, vous ne vous associerez pas à un enterrement civil. Vous devez protéger vos hommes contre des doctrines susceptibles d'énerver leur courage à la guerre.
La petite manœuvre que j'avais commandée fut exécutée à la lettre, et la gauche en conçut une grande irritation, encore doublée par les nouvelles qui lui parvenaient en même temps de Lyon. Là, se trouvait le préfet Ducros , le même qui avait déployé à Saint- Etienne une si heureuse énergie. Pour le tâter,et pour faire niche au gouvernement, les républicains lyonnais avaient trouvé spirituel d'organiser à grand orchestre des enterrements civils ; mais ils avaient perfectionné le système, et, comme le cadavre adulte ne donnait pas suffisamment, ils rassemblaient des foules derrière le cercueil d'enfants de deux mois. Ce que voyant, le préfet Ducros, chargé de la police des rues, prit un arrêté obligeant les libres penseurs à enterrer leurs morts dans les premières heures de la matinée. On conçoit la fureur de la gauche en face de cet arrêté, approuvé par le Cabinet. Elle demanda à interpeller sur les menées cléricales, et l'interpellation fut fixée au mardi 24 juin. M. Le Royer, qui, depuis, a été président du Sénat, fut chargé de la soutenir. Nous convînmes dans le Conseil que, la première partie de l'interpellation portant sur l'attitude de l'armée à l'enterrement civil de Versailles, je demanderais immédiatement la parole pour répondre. J'allais donc entrer en lutte, pour mon coup d'essai, contre un avocat, habitué à de pareils débats.
En effet, dès le début de son discours, M. Le Royer me prit à partie, mais assez modérément. Je demandai la parole. Puis le débat s'élargit, l'affaire dans laquelle j'étais mêlé directement n'apparut bientôt plus que
comme un incident sans grande importance, et le porte-parole de la gauche concentra toute son artillerie oratoire sur l'arrêté du préfet Ducros, et contre le ministre de l'Intérieur qui l'avait approuvé. Dès que l'orateur fut descendu de la tribune , le président de l'Assemblée prononça la formule sacramentelle : « La parole est à M. le ministre de la Guerre. » Elle me fit l'effet du mot que j'avais si souvent entendu crier et que, si souvent, j'avais crié moi-même : « Chargez ! » Et je partis pour escalader la tribune.
Mais le duc de Broglie ne l'entendait pas ainsi. Il était maintenant impatient de voir M. Beulé, un maître de la parole , répondre victorieusement , et il l'avait lancé en même temps que moi. De sorte que, lui par la gauche, moi par la droite, nous abordâmes ensemble cette tribune, que je considérais déjà comme un chevalet de torture, et le président ne sut plus auquel des deux ministres il devait donner la parole. Je n'y tenais pas, oh ! mais, pas du tout ! Et je battais déjà en retraite lorsque la gauche, voulant augmenter mon embarras et comptant avoir raison facilement de moi, se mit à crier pour que mon tour de pacole me fût maintenu. Je n'avais pas ouvert la bouche que j'entendais déjà des ricanements désobligeants. La droite protesta pour les faire cesser, en criant : « C'est indécent ! » Et, pendant une ou deux minutes, ce fut un véritable charivari. Le président agitait sa sonnette à tour de bras, sans pouvoir obtenir le silence, et me répétait : « Attendez, monsieur le Ministre, que le calme soit rétabli. » J'attendais, mais je n'avais plus peur. Ma timidité avait disparu. Toute cette exaltation, ces visages animés, ces yeux furieux, ces gestes impuissants m'avaient rendu mon calme, et mon instinct d'homme de guerre me disait de tenir tête à tous ces gens-là. D'ailleurs, je n'en avais pas long à leur dire. Je me bornai à leur déclarer que, « loin de transgresser