PREMIER DISCOURS
les règlements, je m'en étais fait l'observateur fidèle, en empêchant l'armée de prendre part à une manifestation politique. Je donnai à la Chambre l'assurance que tant que le règlement ne serait pas réformé, j'en maintiendrais l'observation rigoureuse », et j'ajoutai : « Si aux hommes de guerre vous enlevez la foi dans une autre vie, vous n'avez plus le droit d'exiger d'eux le sacrifice de leur existence. »
Là-dessus, la droite se mit à applaudir avec chaleur, et je passai la main au ministre de l'Intérieur qui, magistralement, enleva un ordre du jour de confiance. J'étais bien loin de dire et de penser que c'était moi qui avais gagné la partie. Je me bornai à croire que je ne l'avais pas fait perdre. Et c'était déjà un succès.
Ce succès , tout relatif , ne me donna pas plus d'aplomb pour affronter les intimidations de la tribune, et, toutes les fois qu'il me fallait y monter, j'étais inquiet, nerveux, dans la crainte de ne pouvoir rester assez maître de moi pour exposer clairement ce que j'avais à dire. Un ministre de la Guerre n'a pas besoin de parler comme un avocat ; il y perdrait plus qu'il y gagnerait. Il faut, au contraire, qu'il soit très bref dans ses explications, mais à la condition qu'il y soit très clair et très net, sans quoi il s'expose à voir ses plus sages propositions succomber sous les discours d'habiles contradicteurs. Pour moi, si je n'ai pas eu le mérite de bien parler, j'ai eu celui de ne jamais parler longtemps. Je n'ai pas mis au supplice les sténographes, et si je reproduisais mes discours ministériels, ils n'augmenteraient pas beaucoup le nombre des pages de ce troisième volume. Heureusement, les paroles se pèsent plus qu'elles ne se comptent , et avec un peu de chance on peut, à l'aide de quelques phrases, contrebalancer beaucoup de phrases. Cela me remet en mémoire un épisode qui se passa quelques semaines plus tard, et qui trouve sa place naturelle ici.
Le duc d'Audiffret-Pasquier dont j'avais fait la connaissance chez M. Buffet, comme je l'ai dit, était un très puissant orateur, qui jouissait, dans l'Assemblée nationale, d'une influence considérable, acquise, pour ainsi dire, du jour au lendemain, par un réquisitoire passionné qu'il prononça contre l'Empire, à propos de la guerre. La péroraison de ce discours est restée célèbre. Le duc l'avait empruntée à l'empereur Auguste, en s'écriant comme lui : « Varus, rends-moi mes légions ! » Il était le président de la Commission dite des Marchés, qui examinait tous les contrats passés pendant la guerre, et cette situation lui permettait d'intervenir à peu près dans toutes les questions militaires. Il y intervenait avec autant de fougue que d'éloquence, et poussait droit devant lui, sans s'occuper des victimes qu'il laissait sur son chemin. On a raconté, sans que je puisse pourtant l'affirmer, que le plus honnête homme du monde, le général Susane, directeur de l'artillerie au ministère de la Guerre, était mort du désespoir que lui causa un rapport du duc, qui mettait en cause la probité du service de l'artillerie, et prétendait que ce service avait affirmé l'existence de canons imaginaires. Je soupçonne le duc, sans preuves, du reste, d'avoir nourri, à cette époque, la pensée de mettre la main sur le ministère de la Guerre, scindé en deux, comme il l'était sous le premier Empire , et de s'en réserver toute la partie administrative. Cette combinaison aurait pu présenter de sérieux avantages, et, dans tous les cas, le duc d'Audiffret-Pasquier, habitué aux grandes affaires, administrateur des mines d'Anzin, ayant sur les problèmes administratifs militaires des idées mûries et arrêtées, aurait fait, à la tête de l'administration de la Guerre, une autre figure que les civils qui y sont arrivés par les hasards de la politique.
Il était l'adversaire convaincu du corps de l'Intendance qui, je le reconnais sans peine, tendait depuis