MONARCHISTES ET RÉPUBLICAINS
seulement que le parti monarchique fût uni, mais encore que les ouvriers de la restauration voulussent bien se donner la peine de compter avec le pays, au lieu de se renfermer, comme ils l'ont fait, dans le cercle étroit de leurs coteries. Incontestablement, la masse du peuple est composée, et sera toujours composée, d'êtres indifférents à toutes les questions de politique transcendante. Elle les ignore et, absorbée par le souci de la vie quotidienne, elle n'a pas le temps de s'en instruire. Mais elle se laisse mener par un nombre relativement restreint d'individus qui s'en occupent, qui les exploitent, qui les traduisent, selon leurs passions et leurs intérêts, et qui, finalement, entraînent le troupeau. Or, il était souverainement imprudent de se mettre en campagne, sans avoir agi sur les meneurs et sans même les connaître.
Le parti républicain avait des cadres actifs, mêlés à la vie nationale, composés d'hommes pour qui le triomphe de la République ne représentait pas seulement un idéal, mais représentait surtout des appétits caressés, des ambitions à satisfaire. Le parti monarchiste n'avait pas de cadres, car on ne peut donner ce nom à des groupes épars de très braves gens, séparés depuis longtemps de la vie nationale, qui marchaient toujours devant les réalités du Pouvoir comme des prisonniers qui sortent d'une cave et n'ont pas encore contracté, devant les feux du jour, l'écran de leur iris. C'est seulement quand il a été battu qu'il s'est avisé de réunir des fonds et d'instituer des comités; et il ne s'est organisé que lorsque l'organisation ne pouvait plus lui servir à rien.
La Commission des Neuf se mit donc à fonctionner, et tint sa première séance le 6 octobre. Le programme de la restauration fut vite élaboré ; il comprenait :
i° La reconnaissance par l'Assemblée du droit héréditaire et la proclamation de la monarchie ;
4i6 MES SOUVENIRS.
2° Les bases essentielles d'un Gouvernement constitutionnel, le partage du Pouvoir législatif entre les Chambres et le monarque, la responsabilité des ministres, l'égalité, la liberté religieuse garanties par une Constitution qui serait proposée par le Roi, après son retour, et votée par l'Assemblée;
3° Enfin, l'adoption du drapeau tricolore.
Ce dernier article tenait la première place dans la préoccupation des hommes qui préparaient la restauration, parce qu'ils comprenaient l'invincible répugnance de ce pays à se séparer de ce signe de la Révolution, de ce drapeau aussi sacré par ses gloires que par ses malheurs, de ce drapeau, sous lequel la France venait de vaincre la Commune ; parce qu'ils comprenaient à quels dangers l'on exposerait la monarchie, si son retour pouvait être le signal d'un conflit entre le drapeau blanc et le drapeau tricolore, et parce qu'enfin le maréchal de Mac Mahon avait déclaré au duc d"Audiffret-Pasquier que, résolu à faire respecter les décisions de l'Assemblée, si elle rétablissait la monarchie, il ne répondait de la paix publique qu'avec le maintien du drapeau tricolore, et que si la question n'était pas résolue d'avance en faveur du drapeau tricolore , il retirerait son concours et dégagerait sa responsabilité, ce qui voulait dire qu'il serait forcé de donner sa démission. Tout cela étant bien convenu, un ambassadeur fut choisi, pour se rendre auprès du comte de Chambord, et toute cette affaire était menée avec une telle légèreté, avec si peu de sens pratique qu'à ce moment même, on ne savait pas au juste où se trouvait le Roi. Enfin, rendez-vous à Salzbourg fut donné, pour le 14 octobre, à l'ambassadeur de la Commission des Neuf. Cet ambassadeur était M. Chesnelong, homme de bien s'il en fut, orateur éloquent, catholique convaincu et pratiquant, mais insuffisamment préparé par une carrière commerciale au rôle d'un Talleyrand.