UN PROCÈS-VERBAL
surhumaine, que d'assurer, au prix de mille périls et de mille déboires, la paisible possession du trône au petitfils de celui qui lui avait pris sa couronne.
C'était une grande âme, c'était un cœur noble. C'était tout ce que vous voudrez; mais c'était un homme. Ce n'était pas un archange. Et l'homme devait aboutir à ce raisonnement : « S'ils veulent m'avoir, ils me prendront tel que je suis, ou ils ne m'auront pas. » Et ce raisonnement ne manquait ni de grandeur ni de sincérité.
Quoi qu'il en soit, cette question du drapeau étant le point faible, le point douteux, le point obscur, chacun se mit à l'exploiter à sa façon. Le 23 octobre, les journaux publièrent le compte rendu d'une réunion du centre droit, dans laquelle les explications de M. Chesnelong étaient travesties et défigurées. Ce compte rendu avait pour auteur un député, nommé Savary, qui depuis...
... Rome alors honorait ses vertus.
Il faisait dire au plénipotentiaire des droites que le comte de Chambord était d'accord avec les personnes les plus libérales et qu'il saluerait avec joie le drapeau tricolore, lorsqu'il le rencontrerait. A quel mobile obéissaient les rédacteurs de ce compte rendu? Voulaient-ils ouvrir ou fermer la voie devant le prétendant? L'ouvrir, en le représentant, en le peignant sous un aspect se» duisant d'homme moderne et conciliant, ou la fermer, en le forçant à protester et à tirer de sa gaine le drapeau blanc? Nul ne le saura peut-être jamais. Mais ce que l'on sait, c'est qu'ils obtinrent ce dernier résultat, on le verra plus loin. En attendant, il faut raconter un fait qui ne précéda que de deux ou trois jours le fameux Non possumus du comte de Chambord. Ce fait fut déplorable, en ce sens qu'il nous reportait aux époques
les plus troublées de notre histoire. Mais il fut édifiant, en ce sens qu'il prouvait que je n'avais rien exagéré, en parlant à mes collègues, comme j'avais cru devoir le faire.
Le 26 octobre, je fus très surpris de lire dans les journaux une lettre que je n'avais pas encore reçue et qui m'était adressée par le général Carey de Bellemare, commandant à Périgueux. Elle était ainsi conçue :
« Monsieur le Ministre,
« Je sers la France depuis trente-trois ans, avec le drapeau tricolore, et le gouvernement de la République depuis la chute de l'Empire. Je ne servirai pas sous le drapeau blanc, et je ne mettrai pas mon épée à la disposition du gouvernement monarchique, restauré en dehors de la libre expression de la volonté nationale.
« Si donc, par impossible, un vote de l'Assemblée actuelle rétablissait la monarchie, j'ai l'honneur de vous prier, Monsieur le Ministre, de vouloir bien, dès le moment précis de ce vote, me relever du commandement que vous m'aviez confié.
« Carey de Bellemare. »
Un militaire sous les drapeaux, de quelque grade qu'il soit, ne doit rien publier, sans une autorisation formelle du ministre de la Guerre, et, par conséquent, la lettre du général constituait un acte d'insubordination qualifié. Je me rendis aussitôt chez le Maréchal, que je trouvai déjà au courant de l'incident, et disposé à approuver les mesures que je lui proposais. Elles consistaient à mettre le général de Bellemare en non-activité par retrait d'emploi. Je télégraphiai au général de Lartigue, commandant le 12e corps d'armée, à Limoges, l'ordre d'assurer l'exécution de cette mesure et d'envoyer un colonel ou un lieutenant -colonel prendre le