UN GÉNÉRAL POLITIQUE
cette situation qu'il vint me trouver, lorsque je pris possession du ministère. Sans autre fortune que les appointements de son grade, il fit un appel chaleureux à nos souvenirs communs d'autrefois, pour me demander un commandement. Ce n'était pas facile, car il avait trop ostensiblement pris couleur en politique. Mais, pourtant, j'obtins du Maréchal, qui reconnaissait en lui de sérieuses qualités militaires, l'autorisation de le rappeler à l'activité, à condition de le placer assez loin de Paris, pour le soustraire aux excitations de la politique. Je lui donnai le commandement de la subdivision de Périgueux. Et il vint remercier le Maréchal, à une des réceptions de la Présidence. J'avais repris avec lui le vieux ton de camaraderie. Mais il me parut aigri; il m'exposa des théories politiques hasardeuses , auxquelles je répondis par ces mots : a Mon cher Bellemare, ne jouez jamais ce jeu-là avec moi; vous n'auriez pas lieu de vous en féliciter. »
Il était à peine arrivé à Périgueux, que nous apprîmes qu'on organisait un grand banquet, à propos de la statue élevée à la mémoire du général Daumesnil ; qu'un député de la gauche avancée devait y prononcer un discours antigouvernemental, et que le commandant de la subdivision, invité comme les autres autorités, devait y prendre la parole. Le duc de Broglie me pria d'inviter le général à se taire, et, pour qu'il n'y eût pas d'erreur possible, je le mandai par télégraphe à Versailles, et là, en présence même du duc de Broglie, je lui donnai des instructions verbales auxquelles il promit de se conformer et auxquelles il se conforma.
La mesure de rigueur que je pris contre le générai de Bellemare lui fut, d'ailleurs, plus utile que nuisible. Le général de Cissey , qui devait me remplacer au ministère, le releva de la non-activité, et, quand M. Gambetta devint tout-puissant, le général de Bellemare dut à sa qualité de victime du gouvernement de l'ordre m. 26
moral, encore plus qu'à ses talents, que je ne conteste pas, de gravir rapidement les derniers sommets de la hiérarchie.
Cependant, le procès-verbal de la réunion du centre droit avait fait son chemin. Tout le monde était convaincu que le comte de Chambord acceptait le drapeau tricolore, ou que, tout au moins, une transaction s'établirait entre les deux drapeaux, après son retour; et le débat sur l'emblème constituait si bien en réalité un débat sur le fond, sur les principes, que l'acceptation du drapeau national paraissait suffisante, comme garantie contre le retour de l'ancien régime, et que, positivement, la résignation des ennemis de la monarchie commençait à répondre à l'enthousiasme de ses partisans.
Le temps a été un facteur de défaite ou de victoire dans la plupart des grandes batailles. Le temps décida de l'effondrement de la campagne monarchique. Si, le lendemain du jour où M. Chesnelong, revenu de Salzbourg, rendit compte de sa mission, on avait pu réunir l'Assemblée nationale, la majorité faisait la monarchie. Il fallut attendre jusqu'au 5 novembre, et ce retard perdit tout; car le 30 octobre, paraissait dans Y Union, l'organe officiel du comte de Chambord, une lettre historique, par laquelle le Prince affirmait sa volonté de ne rentrer qu'avec le drapeau blanc, de ne rien rétracter, de ne rien retrancher de ses précédentes déclarations, et disait : « Les prétentions de la veille me donnent la mesure des exigences du lendemain, et je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse. »
Cette lettre, dont le Prince exigea l'insertion, en dépit de ses amis qui le suppliaient de laisser aller les Choses, ranima toutes les espérances des républicains et plongea les monarchistes dans le désespoir. Ce fut une déroute, une démoralisation générales, et, malgré sa ténacité, le général Changarnier, reconnaissant