LES CORPS D'ARMÉE
nels Saget et Nugues. Ce fut lui qui créa la Revue militaire de l'étranger, publication que le Ministère n'avoua que plus tard, mais qui a contribué puissamment au relèvement du niveau intellectuel de l'armée française. Je savais quelles étaient ses idées en matière de réorganisation militaire, et je l'appelai auprès de moi à Versailles, où il me fut des plus utiles.
La loi du 24 juillet 1873 sur la reconstitution de l'armée créait, sur le territoire continental, dix-huit corps d'armée, et chacun de ces corps d'armée devait comprendre : deux divisions d'infanterie, un bataillon de chasseurs à pied, une brigade de cavalerie et une brigade d'artillerie, dont les deux régiments fournissaient des batteries aux deux divisions, à la réserve, et détachaient, en outre, le nombre de batteries à cheval nécessaire aux divisions de cavalerie indépendantes qui furent créées par la même loi. Ces divisions de cavalerie indépendante, sorte de réserve générale de cavalerie pour l'armée, furent d'abord au nombre de six. Aujourd'hui, il y en a sept. Chacune d'elles comprenait, et comprend encore, une brigade de cuirassiers, une brigade de dragons et une brigade de cavalerie légère, hussards ou chasseurs.
Cette loi entraînait une augmentation du nombre des régiments et, par conséquent, une augmentation de dépenses que la loi de finances n'avait pas encore prévue. Il fallait donc, en attendant que les fonds nécessaires eussent été votés par l'Assemblée, augmenter le nombre des régiments, sans augmenter ce qu'on appellerait aujourd'hui 1' « effectif global », en officiers et en hommes. Et voici comment nous nous y prîmes. Nous avions de quoi attribuer à chaque corps d'armée sept régiments d'infanterie, sur les huit qui devaient former ses deux divisions. Ces sept régiments fournirent le huitième, en détachant, par unité de compagnie, les éléments nécessaires. Et ainsi, le même jour, sans
trouble, et par un mécanisme fort simple, dix-huit régiments d'infanterie furent créés. On créa de même quatorze nouveaux régiments de cavalerie à quatre escadrons, en remettant à cinq escadrons les régiments déjà existants, et qui comprenaient six escadrons. Et enfin, par un système analogue, on forma huit nouveaux régiments d'artillerie. Les troupes composant l'armée d'Afrique devinrent un dix-neuvième corps d'armée. La Capitale resta un gouvernement militaire qui n'avait pas de corps d'armée particulier, mais qui offrait, pour ainsi dire, l'hospitalité à trois divisions d'infanterie appartenant aux corps d'armée voisins, le 3e à Rouen, le 4e au Mans et le 5e à Orléans. On y installa, en outre, une division de cavalerie indépendante.
Par la loi que je viens de citer, le Pouvoir législatif avait posé les bases de cette grande réforme. Il appartenait au Pouvoir exécutif d'en décréter l'application, et les bureaux de la Guerre n'arrivaient pas à mettre sur pied ces décrets. Les chefs de service, quand je les poussais, l'épée dans les reins, se contentaient de me répondre que c'était là « une chose énorme qui ne pouvait pas s'improviser » . Un matin, perdant patience, je leur télégraphiai de Versailles que je serais au ministère de la Guerre à Paris, à deux heures, pour y délibérer avec eux, et que je n'en sortirais qu'avec les décrets dans ma poche. Ce fut un remue-ménage considérable, car les décrets n'étaient pas prêts. Le colonel Nugues fit appeler le commandant Vanson. Celui-ci lui répondit qu'on pouvait toujours servir au Ministre quelques petits projets de décret, qui fourniraient un texte à la discussion des grands chefs et qu'on présenterait comme des ébauches à perfectionner. Et il alla les rédiger, avant son déjeuner. A deux heures, j'étais là avec tous mes chefs de service, réunis autour de moi. Les décrets, recopiés par un secrétaire d'Etat-