L'ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL
A peine cette organisation commençait-elle à fonctionner qu'apparurent ensemble l'insuffisance des bureaux de la Guerre et la nécessité de les confiner dans un rôle exclusivement administratif, en leur enlevant tout ce qui regardait le commandement et en créant, pour les remplacer dans cette partie de leur tâche, un grand Etat-major général de l'armée. Ce fut la seconde réforme importante, accomplie sous mon ministère, et je me permets de dire que je dus encore l'enlever à la force du poignet.
Le commandant Vanson pensait, comme moi, que, puisque l'armée était constituée sur le pied de paix comme elle serait constituée sur le pied de guerre, il ne fallait pas attendre l'ouverture des hostilités pour organiser l'organe moteur : l'Etat-major général. Et ce fut sur une note de lui rédigée en ce sens que commencèrent les études de cette grosse question. Voici comment elles se terminèrent :
Un jour, je fis venir à Versailles, dans mon cabinet, tous les chefs de service et le commandant Vanson, et je leur dis : « Messieurs, vous allez résoudre la question du grand État-major, et personne ne retournera à Paris avant qu'elle soit définitivement vidée. Mon opinion est faite, mais je serais charmé qu'elle fût appuyée sur la vôtre. Je vous laisse; j'ai quelques audiences à donner; je reviendrai tout à l'heure. »
Il était environ deux heures. Vers quatre heures je rentrai dans mon cabinet, et je trouvai le commandant Vanson continuant, avec l'intendant général Guillot, une conversation qui avait commencé avant mon départ. L'intendant général suppliait qu'on laissât les officiers d' Etat-major à leurs études et les bureaux de la Guerre à leur rôle d'agents d'exécution. Le commandant défendait les avantages d'un État-major général substitué aux bureaux, et chacun, appuyé par une des moitiés de ce petit conseil, restait sur ses positions. Je
me souviens que j'interrompis en riant le commandant pour lui dire :
— Vous tenez donc beaucoup à être chef de bureau ? Il me répondit, comme je m'y attendais, par une
dernière apologie de l'institution à laquelle il avait consacré ses efforts, et alors, interpellant tous les chefs de service ensemble, je leur dis :
— Messieurs, je connais l'opinion du Maréchal. Il croit nécessaire la constitution d'un Etat-major général. Cette opinion est aussi la mienne. En conséquence, puisque vous ne pouvez pas tomber d'accord, en ma qualité de ministre de la Guerre, je vous départage. L' Étatmajor général est constitué dans le sens indiqué par le projet que vous discutez, et le nécessaire sera fait immédiatement.
Ainsi naquit l'Etat-major général avec ses quatre bureaux, avec sa section d'Afrique, son service géographique et sa section historique. J'aurais voulu récompenser, comme il le méritait, le commandant Vanson, en le mettant à la tête de l'un des bureaux nouvellement formés. Mais un malentendu me fit croire qu'il préférait conserver le service qu'il avait déjà, et c'est un regret pour moi de n'être pas resté assez longtemps au ministère, pour imprimer à la carrière de cet officier la marche ascendante rapide que ses talents et son dévouement auraient dû imposer. Après avoir traversé une sorte de disgrâce, par la faute du général Farre qui ne le connaissait pas, il a quitté l'armée, avec le grade de général de brigade. Il valait mieux que cela.
Le poste de chef d'État-major général de l'armée tentait fort le général Ducrot, et plus d'une fois il me dit : « Vous avez grand tort de ne pas me prendre pour votre chef d'État-major général », et chaque fois je lui répondis :
— Jamais je n'ai songé à vous donner de pareilles