LA LOI DES CADRES
d'une armée permanente dans sa perfection. Les soldats et les officiers qui la composent ont pris d'autres habitudes et sont préoccupés d'autres intérêts que les habitudes et les intérêts de l'armée régulière. Ce serait une illusion de croire qu'elle pourrait rétablir la fortune des armes compromise par l'insuffisance de la vraie armée, mais, en cas de grands succès à la frontière, et même en cas d'avantages contre-balancés, elle pourra rendre des services réels.
Je dois encore parler ici, au moins sommairement, de la loi des cadres. Elle ne fut votée et promulguée qu'une année après mon départ du ministère, sur le rapport du général Charreton, rapporteur de la Commission de l'armée. Mais la question qui lui servait de pivot fut souvent discutée et débattue de mon temps, par de grandes commissions que je présidais comme ministre. Elle consistait à savoir si les régiments devaient comprendre trois bataillons, formés chacun de six compagnies , ou s'ils devaient comprendre quatre bataillons, formés chacun de quatre compagnies. La question des quatre ou des six compagnies par bataillon fut un terrain de luttes interminables. J'avais connu une époque où les bataillons étaient à huit compagnies : six compagnies du centre et deux d'élite, grenadiers et voltigeurs. Je ne demandais pas qu'on y revînt, mais j'étais partisan de l'organisation ancienne à six compagnies. Et voici quelles étaient les raisons qui étayaient ma thèse. Qu'il ait quatre compagnies ou qu'il ait six compagnies, le bataillon conserve le même effectif. Et c'est là l'essentiel, puisqu'il est la véritable unité tactique. Le débat porte donc uniquement sur l'économie de deux cadres de compagnie par bataillon, et sur la diminution du nombre des officiers. Or, j'estime qu'en temps de guerre, on n'a jamais trop d'officiers. C'est de leur valeur et de leur nombre que dépendent les qualités et la capacité militaires de leurs troupes. En 1812,
Napoléon, qui avait besoin de cadres pour son expédition de Russie, fut obligé, malheureusement, de les tirer de ses armées d'Espagne. On vit alors des compagnies, des bataillons, formés uniquement d'officiers et de sous-officiers, traverser, sans même avoir besoin de tirer un coup de fusil, des provinces entières soulevées, frappant de terreur, rien que par leur aspect et leur attitude, des nuées de guérilleros. C'est pourquoi six cadres de compagnie valent mieux que quatre dans un bataillon.
La formation à quatre compagnies est celle des pays pauvres, qui suppléent à l'action personnelle des officiers par une discipline très puissante et très implacable. Mais, là encore, nous étions hypnotisés par l'exemple de l'Allemagne, dont les bataillons comprennent quatre compagnies à deux cent cinquante hommes chacune. Nous ne voulions pas nous rendre compte que l'Allemagne possède une caste militaire qui lui fournit ses officiers, et qui peut remplacer la force du nombre par le prestige de la qualité; qu'en Allemagne, la carrière militaire est la première de toutes; qu'on y considère comme un honneur inappréciable le droit de porter le même uniforme que l'Empereur et les souverains confédérés ; que le capitaine allemand est un personnage presque aussi considéré que peut l'être chez nous un colonel ; que les officiers allemands n'ont pas besoin d'être aussi nombreux que les nôtres, parce qu'ils ont pour auxiliaires et comme collaborateurs une classe de sous-officiers qui n'a pas d'autre carrière que l'état militaire, et qui est assez forte pour dresser rapidement les recrues, sans que l'officier soit, pour ainsi dire, contraint de donner de sa personne. Il le fait pourtant, mais c'est du luxe.
Le général de Cissey, de beaucoup mon ancien, pensait évidemment comme moi. Mais il n'était pas entêté, et quand il vit que l'opinion allait aux quatre