DERNIERS TRAVAUX
impressions personnelles, tous les règlements auxquels obéissent ces cavaleries, et, pendant que j'étais ministre, une première ébauche avait été dressée du futur règlement français qui devait résumer tous les perfectionnements réalisés dans le service de l'arme. En réalité, nous ne faisions que reprendre notre bien. Nous n'empruntions rien. Les étrangers avaient recueilli et développé chez eux les traditions et les pratiques de la cavalerie de notre Grande Armée, pendant que nous les laissions, nous, s'évanouir et se perdre.
Il s'était passé pour la science militaire un phénomène analogue à ceux qui se produisirent maintes fois dans d'autres domaines. Les Français ont été les initiateurs. Puis, par légèreté, par incurie, ils ont pour ainsi dire dédaigné leurs propres découvertes et ont laissé à d'autres le bénéfice de les exploiter et de les mettre au point. C'est là un des défauts de notre tempérament national. Nous sommes capables de tous les élans. Puis, nous perdons les avantages de nos efforts par notre horreur du travail continu . Lorsque La Fontaine a écrit sa fable le Lièvre et la Tortue, il a donné au monde l'apologue national par excellence et résumé le rôle comparé du Français et de l'étranger, aussi bien quand il s'agit du fusil à aiguille, inventé en France, au commencement du siècle, et introduit sur les champs de bataille par la Prusse, que lorsqu'il s'agit des formules transformistes, posées par Lamarck, un Français, et développées par Darwin, un Anglais.
Quoi qu'il en soit, pendant que j'étais ministre, le 18e régiment de dragons, dont le commandant était le colonel L'Hotte, manœuvrait déjà d'après les théories nouvelles. Mais trois années devaient encore s'écouler avant que ces théories fussent fixées par le règlement de 1876 qui porte mon nom, dont je continuai l'élaboration après mon départ du ministère. Comme ces théories furent appliquées en grand pour la première
fois, sous ma présidence, lorsque je commandais le 9" corps d'armée à Tours, aux manœuvres de Bléré, on me permettra d'en remettre la discussion au chapitre prochain, qui contient l'exposé de cette dernière période de ma vie militaire.
Tous ces travaux administratifs marchaient de front avec la fréquentation obligatoire des séances de l'Assemblée nationale; et ces séances avaient d'autant moins de charmes pour moi, qu'outre la perte de mon temps qu'elles représentaient, par ignorance ou mauvaise volonté ou encore par un zèle intempestif, les députés n'étaient jamais plus contents que lorsqu'ils pouvaient mettre sur la sellette le malheureux ministre de la Guerre. Veut-on un exemple de ces scènes fastidieuses et répétées ? En voici un :
Lorsque le budget de 1874 fut discuté au conseil des ministres, M. Magne nous démontra que si nous n'en voulions pas compromettre l'équilibre, il fallait nous résigner à des réductions de dépenses considérables. Chacun de nous fut donc forcé de venir déposer son offrande sur l'autel de l'équilibre budgétaire, et il fut décidé que pour ma part je réduirais mon budget de cinq millions. C'était une grosse somme à trouver, et chacun sait que le moyen généralement employé par le ministère de la Guerre pour faire des économies consiste à réduire les effectifs. Je proposai donc au Maréchal, qui l'accepta, un expédient d'un usage fréquent : renvoyer par anticipation, dans ses foyers, une classe, trois mois avant l'époque normale de sa libération, et retarder de trois mois l'appel de la classe nouvelle. Lorsque l'Assemblée discuta le budget, M. Magne fit valoir parmi les économies celle de cinq millions que je réaliserais. Si nous avions déclaré le budget de la Guerre irréductible, l'opposition nous eût démontré que nous ne savions pas ce que nous disions, et elle eût plaidé la cause du contribuable. Comme nous offrions