CINQ MILLIONS D'ÉCONOMIES
de réduire ce budget de cinq millions, l'opposition entreprit de nous démontrer que nous faisions des économies dangereuses, et, s'attribuant le monopole du patriotisme, elle se donna le luxe de plaider la cause de l'armée contre le ministre de la Guerre.
Il me fallut monter à la tribune. J'avais un moyen bien simple de me tirer d'affaire et de cultiver une popularité facile en disant : « Messieurs, j'offrais de me dépouiller de cinq millions ; vous voulez me les rendre. Je les reçois avec transport, et je vous remercie avec effusion. » Mais c'eût été manquer de loyauté envers mes collègues du ministère; honnêtement, puisque nous en étions convenus, je devais refuser et, me plaçant au point de vue gouvernemental, plaider la cause des économies. Seulement, il me fallut bien indiquer les moyens de réaliser ces économies, sans laisser aucun service en souffrance, et dire que nous serions forcés de faire accomplir à deux classes quatre ans et neuf mois de service au lieu de cinq ans. Là-dessus, le général Guillemaut monta à la tribune pour démontrer que j'allais nuire de la plus terrible façon à la constitution des cadres inférieurs; par le renvoi anticipé d'une classe, les régiments se trouveraient prématurément privés de leurs sous-officiers, brigadiers et caporaux les meilleurs, que le retard apporté à l'appel de la dernière classe ne permettrait pas de remplacer opportunément. Cette thèse était un trompe-l'œil, et je n'eus pas de peine à le démontrer à des gens qui pour la plupart déjà réclamaient le service de trois ans. Mais réellement, le général aurait pu se dispenser de susciter ainsi des embarras au ministre de la Guerre, et de les susciter gratuitement, car les généraux savaient à quoi s'en tenir. Mais mes collègues n'étaient ni patients ni commodes. Moins de quinze jours après la constitution des corps d'armée, l'un d'eux, le général Ducrot, avait écrit au maréchal de Mac Mahon une longue lettre pour démontrer qu'il
était bien loin d'avoir dans son corps tous les effectifs prévus par la loi, et je dus faire remarquer que cette loi militaire avait posé des principes, mais qu'il fallait bien attendre qu'une loi de finance nous fournît les moyens de l'appliquer.
Il n'en est pas moins vrai que cette économie de cinq millions que j'avais consentie et défendue avec la plus grande loyauté fut, grâce à l'Assemblée nationale, mal comprise dans l'armée. Beaucoup d'officiers s'imaginaient que j'aurais pu faire ce que j'aurais voulu de ces cinq malheureux millions, et ils me reprochèrent d'avoir repoussé volontairement le moyen d'améliorer leur situation pécuniaire, en augmentant la solde de certains grades. Il est bien difficile de se dépêtrer au milieu de toutes ces difficultés, encore aggravées par l'incompétence et la mauvaise foi.
Du reste, rien n'est plus lamentable que la position d'un ministre de la Guerre, en butte aux sollicitations contradictoires et intéressées des membres des Assemblées délibérantes. Ils ont tous quelque chose à demander pour leur famille, pour la famille de leurs électeurs, pour leurs circonscriptions prises en masse. Il faut qu'il écoute chacun d'eux. Il faut qu'il les satisfasse, car ils sont impitoyables et intraitables , étant poussés par le souci de leur réélection, auquel ils sacrifient toute autre considération. Or, pour les satisfaire, l'infortuné se trouve à chaque pas arrêté par son devoir professionnel qui est de défendre les intérêts de l'armée, généralement incompatibles avec ceux des solliciteurs. Et, s'il perd patience, s'il refuse, d'abord on lui fait la réputation d'un grossier personnage, et ensuite on vote contre lui, à la première occasion. Appliquer les règles de la responsabilité ministérielle à un ministre de la Guerre, c'est se condamner à en user un par an, et c'est se condamner à faire souffrir l'armée jusque dans ses fibres les plus intimes.